Comme chaque année, je fais la liste des livres lus sur les 12 derniers mois. Une façon de me raconter le temps qui passe et ses excursions livresques.

En 2018, j'ai lu 32 livres et j'ai adoré en particulier : La Mort d'un Père de Karl Ove Knaussgard.

En 2019, j'ai lu 42 livres et j'ai été marqué notamment par : Une Histoire d’amour et de ténèbres, d'Amos Oz, La Fin de l’homme rouge, de Svetlana Aleksievitch et Le Champignon de la fin du monde, d'Anna Tsing.

En 2020, j'ai lu 30 livres et je retiens : Louis XI, de P. M. Kendall et Une logique de la communication, de Watzlawick et al.

Cette année, 28 livres !

1er janvier 2021 : Thinking in System: a primer de Donnela Meadows (2008)

C'était assez intéressant. On retrouve la formalisation schématique des systèmes présenté dans La Cinquième Discipline de Peter Senge. Pas de hasard, les deux viennent du MIT. Ça donne envie d'utiliser ces schémas, avec des flux, des stocks, des robinets, des baignoires, des boucles... On a l'impression de voir décrire le réel de façon un peu magique.

Après - et c'est sa conclusion - il y a quelque chose de troublant à ces mise en avant d'une nouvelle façon de modéliser qui se voudrait... un peu toute-puissante. Certes, la pensée systémique évite les pièges de la causalité linéaire, mais elle reste une réduction. Or, il y a quelque chose de l'épiphanie, du normatif, voire du prêche, derrière ce livre - on peut difficilement lui donner tort, elle est l'autrice principale de Limits to growth ! A la fin, c'est quand même un peut être trop analytique pour mon goût. On retombe, in fine, sur des platitudes philosophiques...

Un chouette bouquin quand même !

24 janvier 2021 : Made to stick de Chip et Dan Heath (2007)

Vraiment pas mal. J'ai pas eu la même claque qu'avec Switch, leur livre sur le changement, peut-être juste parce que je connaissais le principe. Les frères Heath font un genre d'objet très particulier : un mode d'emploi, extrêmement ludique, sur un sujet assez complexe, en l'occurrence, comment faire pour que les idées restent dans nos esprits. A partir d'une foule d'exemples, ils proposent un modèle convaincant (qu'ils appliquent évidemment à leur livre). Donc, oui, ça donne bien envie de le ficher, pour pouvoir réutiliser les éléments. Mais... car il y a un mais, j'ai enchainé sur Hugo après et... ça a été comme une explosion. La réduction extrême, ultra pragmatique des frères Heath est quand même toute petite par rapport à la littérature, à la magie des mots. Certes, ils ont un mode d'emploi qui fonctionne, mais ça laisse un petit goût de médiocrité.

2 mars 2021 : Les Misérables, de Victor Hugo (1862)

Enfin fini ! Ça m'en a pris de temps, piouh ! Je sors de ce deuxième tome avec une impression plus mitigée qu'après le premier. Peut-être est-ce dû au trop plein. Je crois qu'au-delà de l'ampleur du texte, ce qui m'a embêté, c'est le positionnement idéaliste d'Hugo. C'est vraiment troublant, je trouve, cette vision : il existe un Bien et Hugo le connait. Il sépare ainsi l'émeute (mauvaise) de l'insurrection (bonne) et peut dire pour chaque épisode révolutionnaire si il était juste à partir du critère absolu : se rapprochait-il du Bien. Je sais pas si c'est du platonisme ou un truc dans le genre, mais, vu la gueule du XXème siècle, y a un côté un peu gênant à promettre autant le progrès de l'Homme. C'est drôle de se dire que presque au même moment était publié Guerre et Paix, autre monument de la littérature qui évoque aussi le début du XIXème siècle. Dans ce roman, Tosltoi offre une vision complètement opposée de l'histoire : en gros c'est le bordel ! Et dans l'intrication des faisceaux de causes, bien malin qui peut dire où est le Bien. Et bien, depuis ma position de touriste de la philosophie, je me sens beaucoup plus proche de Léon que de Victor.

Quelques perles quand même : la description des barricades. Je crois que j'avais vu le mot dans les livres d'histoires. Mais c'est autre chose que de vivre grâce à la plume d'Hugo ce qu'étaient ces installations folles, montagnes de plusieurs étages dans une rue de Paris, pied de nez au pouvoir, qui l'attaquait sauvement. Terrible de voir cette jeunesse révolutionnaire se lancer dans ce genre de projet, à la fois magnifique et mortifère. Autre perle : le personnage de Gavroche, merveilleux. Il a quelque chose de Caracole dans la Horde du Contrevent de Damasio. Incarnation de la liberté, tellement vivant, loin des contraintes du réel. Une dernière : la description de la fondrière que Jean Valjean traverse, dans les égouts de Paris, avec Marius sur le dos. L'angoisse totale des sables mouvants, en souterrain et la remontée, de l'autre côté.

Piouh !

7 mars : Les guerriers sans nom de Jean-Christophe Notin (2021)

J'ai un pêché mignon : les forces spéciales. Je ne sais pas exactement pourquoi. Virilisme infantile, passion de la performance, mythe du super-héros, culte de la dureté... Peut-importe, mais j'ai toujours une grande curiosité pour ces sujets. Et là, ce livre, c'est comme la bouteille de coca de 2L quand on est assoiffé. Ça m'a comblé d'informations, de faits, de détails. J'ai eu pleins de réponses à mes questions, et aussi pas mal de nouvelles données intéressantes.

Par exemple, j'ai eu l'explication de la question du morphotype de ces soldats : musclor ? marathonien ? En fait, ça a varié dans le temps et en fonction des armées. Les Américains, super équipés en hélicos avaient des musclors qu'ils posaient pour la castagne. Chez les Français, fallait marcher. Ça a varié aussi en fonction du poids des équipements. Et, en fonction des unités et de leur mission. Les nageurs qui sont là pour casser des portes sont plus lourds que les dragons, formés pour partir en reconnaissance sur des périodes longues. Ce que j'ai découvert, c'est la vision des plus haut gradés : comment ces unités sont utilisées et pourquoi. Et, ce qui est passionnant : leur rapport à la préparation et à l'apprentissage. Les militaires en temps de paix sont des gens qui font de la théorie. Ils bossent beaucoup dans l'attente d'un moment où ils seront utilisés. Les forces spéciales ne sont déployées que depuis les années 2000 par exemple. Et, les différentes campagnes leur ont permis d'apprendre des choses nouvelles et de développer des compétences. C'est impressionnant, finalement, de voir toute la logistique, la préparation nécessaire aux opérations des forces spéciales. Ce que ça signifie de "prendre Gao" lors de l'opération au Mali, de se déployer sur des centaines de kilomètres. L'exploit d'organisation et de réalisation que ça représente. C'est passionnant.

Bref, dans le genre milouf, un chouette bouquin.

13 mars 2021 : Les grecs ont-ils cru à leurs mythes ? de Paul Veyne (1983)

Un beau livre. Je voulais découvrir Paul Veyne, qui était cité par Nassim Taleb et par Foucault. J'ai choisi son livre le plus court, histoire de démarrer ! C'est très touchant, je trouve, de lire un court essai de quelqu'un d'aussi érudit et puissant intellectuellement. J'ai l'impression que bien plus que dans un roman, on accède à la personne, à son esprit, son humour. On voit que Veyne essaye de faire quelque chose d'accessible, précis et percutant. On le voit écrire. Et le propos est très intéressant. C'est toujours marrant de lire des livres qui posent des questions qu'on ne s'est pas posées. En l'espèce : comment concilier la raison des Grecs avec le fait qu'ils semblaient prendre au sérieux des histoires assez fantastiques. Dans ce livre, Veyne fait une étude du rapport que les Grecs ont entretenu avec les mythes. Clairement, ils y ont "cru". Et, comme chez Foucault avec la sexualité, on plonge dans leurs problèmes, dans leur esprit.

C'est très intéressant notamment ce qui concerne leur rapport à l'Histoire comme vérité. Par quelques métaphores lumineuses, on comprend par exemple que les historiens du monde grec ont plus de points communs avec nos reporters qu'avec des universitaires :  ils sont allés interroger, pas besoin de faire des notes de bas de page. L'Histoire comme confrontation et rapport aux sources premières avec possibilité de s'y référer viendra plus tard. Clairement, certains auteurs ont l'air de se débattre avec les aspects les plus SF de leur mythologie. Mais si, dans leur présent, les dieux ne viennent plus sur terre, certains trouvent quand même un fond de vérité dans les mythes.  

Derrière ce travail assez pointu, c'est une vision pragmatique de la vérité que propose Veyne. Chaque civilisation a sa vérité, qui est une construction, érigée par l'imagination. Or, l'imagination, pour Veyne, ce n'est pas la capacité à penser des choses innovantes, mais plutôt les limites de notre capacité à penser. Les bords du bocal de ce qu'on vit, propre à chaque culture. Les vérités à l'intérieur du bocal sont d'usage et cohabitent très bien, même lorsqu'elles sont contradictoires, hier comme aujourd'hui. Il parle de son ami médecin homéopathe, qui adapte ses soins aux cas de ses clients : les granules d'Arnica et la chimio co-existent sans problème. C'est assez réjouissant. Il ne fait pas le lien avec W. James, mais je crois qu'on est sur la même famille.

C'est donc un cool livre, avec des belles phrases, un peu touffu, un peu trop expert, mais ça fait toujours du bien de rencontrer des gens beaucoup plus intelligents qui nous offrent un peu de leur réflexion !

20 mars 2021 : L'amant de Marguerite Duras (1984)

C'est très étrange de se lancer dans de la fiction après avoir lu de la non-fiction. Peut-être que c'est étrangement beaucoup moins accessible. Particulièrement quand le style est aussi présent. Alors, j'ai mis un peu de temps à entrer dans le "flow", dans les changements de points de vue et de narration au sein du même paragraphe, dans le ressassement. Mais, ça marche. Ça prend. Et on voit l'horreur apparaitre. Cette famille, ce grand frère, l'amant. Ça sent la très grande violence, l'abandon des enfants. C'est fort. On voit aussi le temps des colonies. Troublant d'imaginer cette carte du monde, avec ces territoires dominés, si loin de la métropole (28 jours en bateau).

12 avril 2021 : Cracked it de Bernard Garette et al. (2018)

Un livre qui m'a beaucoup excité en amont : "une méthode pour résoudre les GROS problèmes", personnellement, ça me fait bien rêver. Et j'en ai eu pour mon argent. La description de la pratique du conseil en stratégie et de la résolution analytique de problème est très intéressante. Je n'avais jamais eu une explication aussi claire de ce que faisait un consultant. L'art de découper un problème (ou une solution), de bétonner le travail. C'est vraiment passionnant.

En revanche, le passage sur le design thinking est à mon sens moins réussi. Clairement, les méthodes analytiques pêchent en ce qu'elles ne permettent pas de traiter les problèmes "complexes", ceux où il s'agit d'être créatif, ceux où la mise en œuvre fait partie du problème. Donc, oui, ajouter le design thinking, c'est pertinent. Mais, on sent les coutures dans le livre. La volonté de coller deux choses qui sont en réalité opposées dans leur logique. On a du mal à imaginer qu'une même approche (ou qu'une même personne) parvienne à résoudre un problème avec les 2 méthodes (l'analyse ou le design), de façon indifférente.

C'est aussi intéressant aussi de voir les gimmicks des livres business. Démarrer par des histoires, des contre exemples. C'est pas mal fait, mais clairement, dans le genre, les frères Heath (Made to stick, Switch) sont loin loin devant. Donc, pas mal de trucs à retirer et une question pour le boulot : comment l'approche analytique pourrait venir nourrir un travail de facilitation, en groupe ?

1er mai 2021 : Water Music de TC Boyle (1981)

Livre très surprenant. J'ai mis un moment à comprendre de quoi il était question. C'est un livre fleuve - sans jeu de mots. On y suit le destin de plusieurs personnages : Mungo Park, explorateur en Afrique de l'Ouest, Ned Rise, sorte de survivant, bandit émouvant, à Londres et enfin Ailie, la compagne de Mungo. Pendant un bon moment, j'ai été perdu. On croise beaucoup de personnages, de lieux, de scènes. C'est assez... truculent, et parfois hyper sombre (certaines descriptions de la vie à Londres sont juste horribles, ou encore le destin de Fanny, assez éprouvant à lire). Parfois, c'est du Tarantino, des scènes de malades, en mode film d'action. Bref, c'est assez multiple. A la fin, une cohérence se dégage, on voit le projet. Et il se passe ce qu'il se passe avec les gros livres : on s'attache. A force de passer du temps avec les personnages, l'univers (et c'est quand même une sacrée histoire !) on finit par se lier.

Bref, c'était bien.

2 mai 2021 : Ecologie et liberté d'André Gorz (1977)

Un livre surprenant. Très court, il a une forme géniale, que j'ai l'impression d'avoir découverte avec La Convivialité d'Illich : un essai synthétique qui propose des thèses sans nécessairement les démontrer, mais en faisant l'effort du style, de l'impact.  

Sur le contenu... je suis plus mitigé. Je suis peut-être un peu passé à côté (peut-être car le livre semble appartenir à une autre époque). Il s'agit pour Gorz de mettre sur le même plan URSS et capitalisme, dans leur volonté de confisquer le contrôle de la société aux communautés. C'est très intéressant, mais c'est comme si... Je n'avais pas découvert de choses nouvelles. L'idée des limites planétaires et leur rôle par rapport au capitalisme est intéressant. Même si on voit que ce qu'il appelle le technofascisme ne semble (pour l'instant) pas trop se soucier de la préservation de la vie sur terre, contrairement à ce qu'il prédit. Les idées de pauvreté relative sont aussi chouettes, mais peut-être quelque chose de communément admis depuis.

Sa position est une forme d'anarchisme : il parle d'auto-régulation, opposée à l'hétéro-régulation (par le marché, l'état ou autre). Il insiste sur les outils, la techno... comme Illich. C'est chouette, mais... la radicalité du propos le rend un peu théorique pour moi. Aujourd'hui, on a des smartphones, donc l'idée d'ateliers auto-gérés dans les communes pour construire ses outils... ça parait compliqué. En gros, j'ai la sensation, malheureuse, qu'on n'a plus le temps de prévoir ça. Parce qu'en fait, c'est impossible. Comme l'idée qu'il faudrait supprimer la richesse ostentatoire, celle qui ne sert qu'à dire aux autres qu'ils sont pauvres. Sur le papier, pourquoi pas, dans les faits, je crois que c'est impossible.

Bref, c'est chouette, mais j'ai été beaucoup plus scotché par La Convivialité d'Illich (et par des trucs comme La Gouvernance des Biens Communs d'Ostrom) sur ces sujets.

9 mai 2021 : Soldat de l'ombre de Christophe Gomart (2020)

Toujours dans la veine des forces spéciales, j'avais acheté, en même temps que le livre de Notin, celui-ci. Il s'agit de mémoires d'un général qui a notamment dirigé le COS, le commandement des opérations spéciales et la DRM, la Direction du Renseignement Militaire. Lui-même ancien membre d'une unité des forces spéciales, le 13ème RDP, il raconte ses expériences et donne son point de vue sur l'organisation des unités de forces spéciales. J'ai passé un petit moment à me dire que quand même, c'était pas de la grande littérature, la langue étant assez orale, les enchainements d'idées pas forcément toujours très heureux, mais en fait, au bout d'un moment, ça fonctionne.

Je connais très mal ce milieu, mais c'est probablement assez particulier comme prise de parole. Assez critique de la DGSE notamment (du Service Action), Gomart semble être assez progressiste dans son approche. On ne sent pas la vieille France, les tendances fachos qui peuvent souvent apparaitre dans les thématiques militaires. Au contraire, il parle notamment de l'inclusion des femmes dans les forces spéciales, de la nécessité de la remise en question... Ce que j'ai découvert, c'est notamment le côté passionnant des opérations des forces spéciales sur la question du comment. Il s'agit souvent d'exploits savamment préparés, souvent en amont des commandes du politique. Les militaires bossent des scénarios. Et là, en l'occurrence, il s'agit de capacités d'intervention hyper rapides dans des conditions exigeantes. On voit donc un portrait de ces unités qui se détache du portrait du "surhomme", pour faire apparaitre les mécaniques hyper huilées qui sont mises en place collectivement pour atteindre des objectifs. Autre point que je retiens, c'est que les carrières dans l'armée en général semblent être déterminées dès le départ : les généraux sont tous saint-cyriens.  

Voilà, c'était sympa.

5 juin 2021 : Quand notre monde est devenu chrétien de Paul Veyne (2007)

Super livre, facile d'accès, de Paul Veyne qui pose cette question, simple en apparence : comment se fait-il que cette secte étrange et pointue, les chrétiens, soit devenue une des plus grandes religions mondiales ? C'est hyper intéressant, l'enquête nous amène à questionner ce qu'était le monde romain au 4ème siècle et le rôle de la religion. Il évoque des sujets de fond qui ont trait à ce que signifie croire, à ce qu'est la religion, comme dans "Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?", toujours avec une vision pragmatique. Notamment, on aperçoit qu'aujourd'hui, la religion ne concerne plus que l'ultra spirituel, là où autrefois elle concernait la vie dans son ensemble. Il montre notamment à quel point la religion chrétienne était innovante lors de ses premiers développements. D'une très grande exigence, elle proposait un rapport complètement différent au religieux. Dans la religion païenne, les rapports aux dieux étaient des rapports diplomatiques. Il s'agissait de bien s'entendre avec eux, mais clairement, ils habitaient dans un autre pays. Dans la religion chrétienne, Dieu s'intéresse à nous et demande beaucoup plus. D'après Veyne, c'est en grande partie Constantin qui a été le point de basculement. Sa conversion profonde et honnête, couplée à son sens politique a permis au christianisme de devenir la religion d'état, progressivement.

Bref, super bouquin, toujours avec ce style très particulier de Veyne, qui donne l'impression qu'il nous raconte tout ça sur un coin de table, avec douceur et pédagogie.

12 juin 2021 : Les conversations de Miranda Popkey (2021)

Livre traduit par Julia. Lu en 24 heures. Une écriture très dense, très intense. Les premiers chapitres sont presque heurtants, les niveaux de discours s'empilent, on suit mais on est bousculé. C'est assez brillant. Il s'agit d'une description de vie puissante et dérangeante du point de vue d'une femme assez dure, alcoolique, en proie à des questions sur son désir notamment. Ça se lit très bien, mais c'est... troublant.

22 juin 2021 : Héritage et fermeture de Bonnet et al. (2021)

J'avais fait un post LinkedIn, sur ce livre, après l'avoir lu :

Et si le projet à mener, aujourd'hui, c'était d'arrêter les "projets" ? Dans leur livre Héritage et fermeture, X, Y et Z propose de décaler notre regard sur l'écologie politique et de prendre au sérieux les enjeux qui se posent à nous. Aujourd'hui, la technosphère, c’est-à-dire l'ensemble des "choses" que nous avons construites pour fonctionner pèse littéralement 5 fois plus que la biosphère. Or, une large partie de cette technosphère est morte et ne le sait pas : ce sont des technologies zombies. Voitures, aéroport, téléphone portable, mais aussi fabricant de produits d'entretiens pour piscines. La question stratégique qui se pose à nous est donc : comment hériter de tout ça ? Et comment fermer ou rediriger les dispositifs dont nous héritons ? Il s'agit d'un renversement profond de nos logiques actuelles où tout n'est que nouveauté, croissance, projet, innovation, sans jamais que la fin des choses ne soit réellement questionnée. "Une écologie du tournevis plutôt que de la bèche". C'est un livre ardu mais enthousiasmant, qui (et ça peut paraitre contradictoire) fait souffler un vent joyeux de nouveauté sur les sujets de transitions et d'écologie. Seule remaruqe : ça pose quand même la question du désir, désir de faire ça, d'avancer. De la joie dans les faits.

1er août 2021 : Anne Karénine de Tolstoï (1877)

Je sentais que j'avais besoin de me replonger dans de la grande littérature. Et ça fonctionne. C'était un beau trajet, avec ces deux couples : Vronski et Anna d'un côté, Levine et Kitty de l'autre. Ça m'a plu, même si beaucoup moins que Guerre et Paix. L'attention est donnée aux personnages, à leur psychologie, aux jeux sociaux qui les agitent. C'est tout à fait fascinant de suivre Tolstoi là-dessus : on sent qui ils sont, comment ils évoluent de façon assez inexorable, vers leur destin. Anna par exemple : on comprend tous ses choix, ou presque, et on suit sa chute, l'impossibilité de sa situation. Ça parle aussi beaucoup de la société russe, de l'aristocratie, qui a le temps de galérer sur ses histoires de cœur et qui assigne une place très particulière aux femmes.

Les personnages sont dingues : Levine, assez insupportable par ses questionnement, son côté à vif, un peu autiste, très pur ; Stepane Oblonski, qui ouvre le livre et fait l'intermédiaire : jouisseur, tout en rondeur, endetté, génial ; Karénine le mari, grand technocrate (je sais pas pourquoi, il m'a fait penser à Marc Guillaume, l'ancien secrétaire général du gouvernement) qui fait face à un problème qu'il ne sait pas régler, qui va le toucher profondément et qui vrille mystique sur la fin, après avoir découvert sa sensibilité.

C'est un livre magnifique qui m'a touché par sa capacité à développer, à prendre le temps. C'est à la fois merveilleux et... un peu long.

14 août 2021 : Le système amazon de Alec MacGillis (2021)

Vraiment génial. Un livre dense, touffu. Au démarrage, le format est surprenant. L'usage de l'imparfait sonne bizarre. La multiplicité des récits est troublante. Mais peu à peu, c'est un portrait global de l'Amérique d'aujourd'hui qui émerge à partir du particulier, du destin de gens. Et ce n'est pas beau à voir.

J'ai lu ce livre peu de temps après avoir écouté des podcasts de stars de la Silicon Valley. Clairement, il s'agit de mondes entièrement différents. Dans le livre, on voit l'Amérique qui perd, qui galère, qui n'en peut plus. Et de l'autre côté, des technoprophètes auto-satisfaits et ridicules. C'est drôle comme le capitalisme d'avant, avec son aciérie, son gigantisme, ses morts au travail, fait envie, au regard de celui d'aujourd'hui, atomisé, qui se soigne aux opiacés.

Le portrait d'Amazon est confondant. On a l'image d'une boîte innovante, qui triomphe grâce à son génie. En réalité, ce sont des tricheurs organisés. Des racketeurs, qui pillent les finances publiques. Un monopole qui s'érige et qui capte un impôt grâce à sa position ultra dominante. C'est assez révoltant de voir leur capacité à mettre les territoires en concurrence, pour in fine agir comme une tique et les vider de leur substance.

Bref, un super bouquin, qui permet de comprendre le monde et qui donne envie de se positionner clairement sur les questions industrielles, sociales, de col bleu.

15 août 2021 : Le goût du vrai d’Étienne Klein (2020)

On voit un beau portrait du plaisir de la découverte scientifique et une défense de celle-ci, mais assez peu problématisé. Pourquoi les gens s'en éloigne, du vrai ? Qu'est-ce que c'est, la fin du monopole de la science sur le vrai ?  

Bôf.

20 août 2021 : The good ancestor de Roman Krznaric (2020)

Bon, je l'ai pas fini. Et vraiment, j'ai trouvé ça... nul. Mais peut-être un peu plus que nul, car j'attendais beaucoup de ce livre. Le sujet est passionnant : comment modifier notre rapport au futur ? Comment être de bons voisins pour les générations à venir, comment être de bons ancêtres ? Cesser de faire aux générations futures ce que les Anglais ont fait avec l'Australie : traiter leur territoire comme une terre vide où envoyer nos déchets. Décoloniser le futur.

Malheureusement, ces deux idées sont les seules du livre. Le reste me semble globalement être un empilement d'anecdotes et de wishfull thinking. Il n'y a aucun "problème". La vision du temps par exemple : j'ai l'impression que l'auteur est dans une vision du temps complètement linéaire. Si on parle de générations futures, il faut pouvoir imaginer des changements de perspective et pas juste projeter sur eux notre vision du monde. Un passage, particulièrement, m'a fait bondir. Il y fait le parallèle entre ce que nous ont légué les générations passées qu'on rejette et ce qu'on fait aux autres. Il cite le patriarcat. Mais, il y a 200 ans, ce n'était pas un problème le patriarcat ! C'est aujourd'hui qu'on (une partie de la population) trouve que c'est injuste. En gros, c'est de l'anti-Foucault. Prendre l'air du temps d'aujourd'hui pour regarder le futur et empiler les poncifs sur plus de justice et moins de méchanceté dans le monde. Au lieu de questionner le présent et de chercher ce qui ne pose pas problème aujourd'hui mais qui le fera plus tard.

Bref, c'était naze.

26 août 2021 : La longue route de Bernard Moitessier (1971)

Hyper cool. Un livre de bateau. Journal de bord d'un navigateur qui se lance dans un tour du monde en 1968, avant la professionnalisation de ce métier. Un voyage, un parcours dans les océans et dans une autre époque aussi. J'ai été particulièrement marqué par la description des activités du marin. C'est à la fois hyper cartésien : relevés, calculs, report sur les cartes, il faut être rationnel, précis, logique. C'est aussi hyper pratique : il faut savoir tout réparer. Il a pensé chaque pièce de son bateau. Il questionne chaque chose qui se trouve à bord : cette carte, faut-il la garder ? Mais c'est aussi spirituel : tout ce temps passé seul, ce rapport à l'océan, au bateau, à ses vibrations. Il le sent, comme un jockey sent son cheval. Encore plus, puisqu'il y passe des mois. Ça donne envie, ça fait rêver. C'est une forme d'accomplissement, de faire ça. Mais c'est aussi une grande dureté par rapport à ses proches, qu'il laisse sans regret.

Bref, trop bien.

11 septembre 2021 : Le tailleur de panama de John Le Carré (1996)

J'écoutais des émissions sur Le Carré cet été et ça m'est apparu, brusquement : il me manquait. Or, je n'avais pas lu Le Tailleur de Panama, qui est parmi ses plus connus. Ça a été un vrai plaisir. C'est une grande farce extrêmement complexe, riche, mais aussi ultra critique, voire sardonique sur le monde actuel. Le premier tiers du roman est une merveille, avec la description du héros, Harry Pendel, comme seul sait le faire Le Carré. On le découvre, strate après strate. On est joués et c'est délicieux d'intelligence. C'est un personnage génial, d'une grande complexité.

La suite du livre est super, même si un peu moins incroyable. Dans tous les cas, c'est un vrai spectacle, beaucoup plus fort que ses derniers livres, qui étaient plaisants mais plus simples, qui passaient comme des plaisirs fugaces. L'illustration du lien incroyable que Le Carré fait entre l'espionnage et la fiction.

Bref, brillant.

22 septembre, 3 octobre, 16 octobre : Fondation et ses deux suite, d'Isaac Asimov (1951, 1952, 1953)

J’ai beaucoup aimé lire Fondation. Ça m’a pris comme une bonne idée, de revenir à ce classique de la SF qui trainait dans mon étagère. J’avais déjà lu les 2 premiers il y a longtemps. Le tome 1 est particulièrement réussi je trouve. J’ai adoré la forme : une série de nouvelles qui brosse, par touches successives, un tableau immense. C'est plusieurs centaines d’années parcourues uniquement via l’exposition de moment clés. Dans l’ensemble, c’est de la SF très peu psychologique. On n’est pas sur les grandes descriptions ou les scènes d’héroïsme, mais sur une construction schématique, une démonstration. J’ai trouvé que c’était une approche beaucoup plus enthousiasmante du temps long que « Good Ancestor ». On y voit une vraie réflexion sur l'aspect inéluctable de l’histoire et notamment le projet d’Hari Seldon : réduire la période de barbarie à la chute prochaine de l'Empire de 30 000 ans à seulement... 1 000 ans. Cela montre quelque chose de fondamental, que cite souvent Nassim Taleb : le but sain des projets politiques devrait être de chercher un moindre mal, plutôt que le Bien.

C’est assez drôle les jeux intellectuels sur le lien entre prédiction et réalité : si je connais la prédiction, est-ce que cela l’annule ? Ou au contraire, est-ce que la prédiction a anticipé le fait que je la connaisse ? Asimov montre peu de libre arbitre, sinon l’action de certains hommes qui comprennent la nécessité des changements de système. Et là aussi, c’est assez brillant de retracer les stades d’évolution d’une civilisation : basée d'abord sur la religion, puis sur le commerce. On a l’impression de jouer à Civilization. On retrouve Venise, à travers ces marchands qui portent la puissance de la Fondation. Enfin, ce qui est très touchant, c’est de suivre une SF faite dans les années 40 et 50. La vie dans 25 000 ans ressemble fort à ce qu’on peut imaginer d’une banlieue cossue des US à l’époque. Des hommes en train de fumer des cigares, peu de femmes avec de vrais rôles. Finalement, autant, il est généreux sur les capacités du nucléaire, autant il n’a pas vu les ordinateurs. C’est drôle la description enthousiasmée qu’il fait d’un appareil qui prend note de ce qu’on lui dicte, mais où il faut tout recommencer si on fait une erreur. Isaac, on a déjà mieux aujourd’hui !

27 octobre 2021 : Réinventer l'amour de Mona Chollet (2021)

J’ai bien aimé ce livre, mais pas forcément adoré. La notion de deep heterosexuality, le challenge posé aux hommes d'aimer les femmes pour ce qu'elles sont, comme le font les lesbiennes est une idée extraordinaire. Une défense de l’intime, des logiques de développement personnel, face à la politisation ou aux explication structurantes, venant de Mona Chollet, qui bosse au Monde Diplomatique, c'est très beau je trouve. Ça m’a éclairé sur ce qu’on demandait aux corps des femmes, aux femmes (voir la revue du livre de Kessel plus bas, ou celle de Fondation d'Asimov). J'ai trouvé très parlant le cas de Jane Birkin : à quel point finalement, pour toutes (TOUTES) les femmes, c'est une torture, la tyrannie de la beauté. Même quand on est au top, on vit dans la peur, car on sait qu'on est jugée sur quelque chose qui nous échappe et qui va s'échapper : la beauté de la jeunesse. Ca dit à quel point c'est ok de demander un effort aux femmes (J'ai récemment vécu le cas chez Intimissimi avec ma femme, à qui on proposait des culottes en dentelle ou en coton. Quand elle a choisi le coton, je me suis dit, magré moi : "ah bah ok, on favorise le confort, à la cool", alors que c'était juste des sous-vêtements normaux, versus des trucs hyper sexualisés et inconfortables).

Alors, est-ce que j’ai  des réserves sur ce livre par machisme ? A posteriori, c'est possible. J'ai eu l'impression qu'il m’avait manqué, pour un essai, un décalage de regard. Or, clairement, ça a contribué à me faire bouger. Je ne l'ai simplement pas vu à la lecture. C'est le style, que je ne connaissais pas, qui est certes super plaisant, très réussi, mais qui, pour moi, manque de densité.

14 novembre 2021 : Le bataillon du ciel de Joseph Kessel (1950)

J’ai bien aimé, plaisir coupable. On suit un bataillon de parachutistes, envoyés en Bretagne en amont du débarquement. Ça s’inscrit dans une lignée assez passionnante sur les parachutistes français : l’Art Français de la Guerre d'Alexis Jenni, Les Centurions de Jean Larteguy… qui donne à voir quelque chose d’assez troublant aujourd'hui : le fait que ces mêmes personnes, ces mêmes valeurs guerrières, qui ont contribué à l'honneur de la France en participant à sa libération et à la Résistance sont devenus les instruments des guerres de décolonisation : les parachutistes en Indochine puis en Algérie.

C'est un livre efficace et marquant. On voit ce qu'est la guerre, où la mort est partout présente. On part en mission avec une certitude : cette fois, on va y passer (après, potentiellement, avoir été torturé). On voit aussi la place des femmes. Elles sont des objets. Dans une soirée dansante, pour narguer un concurrent, moins gradé, on va prendre sa compagne pour danser avec. La question de ce qu'elle en pense, elle, est très clairement un non-sujet.

10 novembre 2021 : Yoga d'Emmanuel Carrère (2020)

Je ne sais vraiment pas quoi penser de ce livre. J'ai aimé. Carrère est très aimable. Pas le mec mais l'écrivain. Il écrit une prose qui, clairement, coule comme du miel. Il a une écriture simple mais magique qui embarque. Son talent pour les personnages. Le sujet, génial. Ça m'a pas mal intéressé, il y a quelques années, la méditation. Mais lui, clairement il a poncé la thématique. Du coup, c'est agréable de le suivre, car il a une érudition hyper accessible. Ses définitions de la méditation sont brillantes :

« La méditation, c'est d’être assis, en silence, immobile. La méditation, c'est tout ce qui se passe dans la conscience pendant le temps où on est assis, en silence, immobile. La méditation, c'est faire naître à l'intérieur de soi un témoin qui observe le tourbillon des pensées sans se laisser emporter par elles. La méditation, c'est voir les choses comme elles sont. La méditation, c'est se décoller de son identité. La méditation, c'est découvrir qu'on est autre chose que ce qui dit sans relâche : moi ! moi ! moi ! La méditation, c'est découvrir qu'on est autre chose que son ego. La méditation, c'est une technique pour éroder l'ego. La méditation, c'est plonger et s'établir dans ce que la vie a de contrariant. La méditation, c'est ne pas juger. La méditation, c'est faire attention. La méditation, c'est observer les points de contact entre ce qui est soi et ce qui n'est pas soi. La méditation, c'est l'arrêt des fluctuations mentales. La méditation, c'est observer ces fluctuations mentales qu'on appelle les vritti pour les calmer et à terme les éteindre. La méditation, c'est être au courant que les autres existent. La méditation, c'est plonger à l'intérieur de soi et creuser des tunnels, construire des barrages, ouvrir de nouvelles voies de circulation et pousser quelque chose à naître, et déboucher dans le grand ciel ouvert. La méditation, c'est trouver en soi une zone secrète et irradiante, où on est bien. La méditation, c'est être à sa place, où qu'on soit. La méditation, c'est être conscient de tout, tout le temps (cette définition est de Krishnamurti). La méditation, c'est accepter tout ce qui se présente. La méditation, c'est ne plus se raconter d'histoires. La méditation, c'est laisser tomber, ne plus rien attendre, ne plus chercher à faire quoi que ce soit. La méditation, c'est vivre dans l'instant présent. La méditation, c'est pisser et chier quand on pisse et chie, rien de plus. La méditation, c'est ne rien ajouter. Voilà. »


Une chose qui m'a marqué : à quel point il donne l'impression d'avoir une vie d'aristo. Il connaît tout le monde (il va consulter chez François Roustang), participe aux événements du monde (tsunami, attentats) et surtout il se retrouve à différents endroits du monde pour des durées longues, sans qu'aucune contrainte ne semble venir le déranger. Des soirées en Espagne. Un reportage en Irak. Trois mois en Grèce ou il a par ailleurs une maison. La grande vie ! Enfin là où je trouve que le livre n'est pas réussi, c'est justement sur la question du propos. Il ne cesse de poser la question de sa propre valeur morale - honnêtement on s'en fout pas mal - mais sa conclusion est absurde : il apprend à taper a l'ordi et il rencontre une nouvelle meuf. C'est un livre qui a été accompagné de beaucoup de paratexte et notamment les articles sur son conflit avec son ex-femme, mais c'est surtout un livre qui, je trouve, rate son propos sur la vie. Il échoue là où D'autres vies que la mienne ou Le Royaume m'avait profondément marqués : la capacité à te toucher, à te changer.

28 novembre 2021 : Le voyage dans l'est de Christine Angot (2021)

C'est un beau texte sur des choses laides. Le propos et le récit d'Angot sont éclairants sur ce qu'est l'inceste. Je l'avais déjà lu dans d'autres livres d'elle et entendu dans le podcast "Ou était-ce une nuit", mais effectivement, c'est clairement exprimé, l'inceste n'a rien à voir avec la sexualité ou l'amour, mais tout à voir avec la domination et la négation de la filiation. Le texte se lit vite, bien. Il est très clair, expressif, pour rendre compte de moments qui semblent flous. Ça parle beaucoup de sexe. De façon très technique, concrète. La sexualité y occupe une place très importante. J'ai par ailleurs été marqué par les stratégies d'évitement intellectuel que la narratrice déploie. Le champ lexical de ses pensées suite aux agressions de son père est celui de l'intellectualité : hypothèses, thèses. C'est assez frappant d'observer cela, comment l'esprit d'un enfant élabore des choses savantes pour ne pas ressentir ce qui arrive.

26 décembre 2021 : Les deux clans de David Goodhart (2017)

Je suis tombé sur ce libre dans une bouquinerie. J'avais entendu parler de Goodhart par Emmanuel Todd. Cela m'avait intrigué. Son livre montre 2 "tributs" qui, sans le savoir, s'opposent dans la vie politique britannique (mais aussi française, ou américaine) : les Partout (Anywhere, c'est mieux en anglais) et les Quelque part (Somewhere). Les Partout, clairement, c'est moi. Des études supérieures, un bon statut et des valeurs libérales et cosmopolites. Les Quelque-part sont celles et ceux qui sont attachés à un lieu. Qui n'ont pas forcément fait d'études supérieures. Et qui votent pour les populistes.

La thèse, extrêmement intéressante, en ce qu'elle renverse mes idées préconçues, est que les Partout ont, ces dernières années, largement dominé et imposé leur vision du monde aux Quelque-part et qu'il est temps de rééquilibrer les choses. Ainsi, même si l'ensemble de la société s'est libéralisé depuis les années 80 (sur le statut des femmes, les droits des homosexuels ou le rejet des minorités ethniques), les Quelque-part trouvent - à juste titre pour Goodhart - que cela va trop loin et trop vite. Or, les gouvernements successifs sont composés de Partout qui, pour des logiques "idéologiques" ont fortement fait avancer leur agenda : ouverture des frontières du Royaume-Unis aux pays de l'Est en 2004, mariage pour tous, aide humanitaire... sans que les Quelque-part ne soient entendus, notamment sur la question des "valeurs" et des aspects symboliques (en plus des effets concrets sur leur vie).

C'est un livre qui n'est pas forcément d'un grand plaisir à lire, mais qui permet de questionner le populisme et ses causes. Dans la lignée du bouquin sur Amazon, il permet de voir que certains, aujourd'hui, sont en train de  perdre leur statut, leur sécurité économique et leur capacité à se faire entendre et que le compromis qui fait le ciment de la société se fissure. Et que tout ça, c'est de notre faute, à nous, les bobos.

C'est aussi un livre qui vient se cogner au bouquin de Mona Chollet, par exemple, et plus largement aux écrits féministes. Est-ce qu'il s'agit, aujourd'hui, de continuer à chercher à passer un cap sur les droits des femmes, d'ouvrir les yeux sur leur situation pour rendre la société plus juste de ce point de vue ? Ou est-ce qu'il faut comprendre le "populo" et ses colères, face à un monde qui change trop vite et la difficulté, aujourd'hui, d'obtenir un statut valable quand on est un homme, provincial, qui n'a pas fait d'études ?

Je ne sais pas, mais je trouve que la question du mouvement de notre société vaut la peine d'être posée.

28 décembre 2021 : Changer : méthode, d’Édouard Louis (2021)

Édouard Louis revient sur son parcours. On le suit, depuis son enfant dans un village du Nord, arrivant à Amiens, puis à Paris. Une ascension sociale qui ressemble à un raz-de-marée. Il gravit tous les échelons, depuis le lumpen prolétariat jusqu'à l'aristocratie. Ça se lit bien car c'est écrit dans une langue simple.  

Je crois que je n'ai pas été convaincu, car, avec Yoga de Carrère et Le Voyage dans l'Est d'Angot, ça commence à faire beaucoup d'autofiction. Et, dans le genre, je trouve ce livre limité. Au fond, j'aurais préféré que ça soit un roman. L'Education Sentimentale des années 2010. Ça aurait été beaucoup plus puissant : Louis aurait pu déployer de bien plus grands effets pour montrer toute l'ambivalence de sa progression sociale, sa soif de s'en sortir, ses compromissions et son courage incroyable. Au lieu de ça, les descriptions synthétiques sont entrecoupées de phrases en mode "meta" : "désolé, je sais que c'est étrange de penser ça", ou ce genre de truc... Je trouve ça dommage et un peu faible. Finalement, on est toujours un peu coincés avec cette question con : qu'est-ce qu'on pense de l'auteur. Alors qu'on s'en fout.  

Ça se lit bien, mais, dans le genre, je préfère Angot ou Carrère.

Photo : Kimberly Farmer on Unsplash