Choses lues en 2025
Cela fait 8 ans maintenant que je tiens une liste des livres que je lis. Ce qui était au départ une intuition étrange est devenu une vraie occupation. J'ai lu 38 livres cette année, que je chronique dans le long article qui suit.
Voici les listes précédentes :
- 2018 : 32 livres
- 2019 : 42 livres
- 2020 : 30 livres
- 2021 : 28 livres
- 2022 : 33 livres
- 2023 : 38 livres
- 2024 : 32 livres
- La base de données sous Notion de tous ces livres lus (ça reste assez brouillon)
Je réalise que ces listes deviennent de plus en plus touffues, voire indigestes. J’ai donc décidé de faire évoluer le format et de lancer une newsletter, Puissance d'Agir, afin de proposer une approche plus lisible. Un jeudi sur deux, je partage une idée à utiliser pour mieux se repérer, faire ensemble ou se transformer. La plupart des idées proviendront des lectures recensées ici !

6 janvier 2025 : L’art de la joie de Goliarda Sapienza (1994)
La première partie de ce super livre est extrêmement troublante. Nous sommes au début du siècle, en Sicile et nous suivons le journal d’un corps, des passions... d’une jeune enfant. Le récit se poursuit avec l’histoire d’une ascension sociale, puis enchaîne un long passage qui tient quasiment du théâtre avec de nombreuses scènes d’intérieur, des dialogues. Tout cela raconte la vie de Modesta, une femme sicilienne au destin incroyable, sur la première moitié du XXe siècle.
Il s’agit, quelque part, du pendant du Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa (lu en octobre 2023). Les deux livres sont des romans siciliens. Les deux racontent des changements d’époque : les évolutions du siècle naissant dans l’Art de la joie (progrès technique, guerre, fascisme), la fin de l’aristocratie pour le Guépard. Les deux racontent le monde depuis un point de vue intérieur : les palais vétustes, les relations intimes, les méditations des héros, connectés à eux mêmes. Mais là où le Guépard est un récit incroyable de ce qu’est le patriarcat, l’Art de la joie serait son opposé : raconter la vie d’une femme réellement libre.
Et quand on dit réellement libre, il faut aussi y voir une leçon assez troublante pour un lecteur (et j’imagine une lectrice) aujourd’hui. Tout n’est pas aimable chez Modesta. Mais tout est intéressant, en ce qu’elle tente de vivre une vie réelle. D’être vraie avec elle même. Même si cela choque et va à l’encontre de la morale. C’est le récit de quelqu’un qui cherche à vivre avec ses émotions, mais qui continue de se faire surprendre par celles-ci.
Le livre est aussi passionnant en ce qu’il raconte la vie politique et l’émergence du fascisme.
Passages choisis :
“Voilà comment revenait le passé… pas avec les mêmes personnages comme dans les romans, mais avec d’autres nouveaux, qui nous rendent le souvenir de peurs non effacées. Et c’était très dangereux. Je ne devais pas chercher comme j’avais pensé en m’échappant de la maison de Carmela à oublier le passé : il fallait au contraire me le rappeler sans cesse tout entier afin de le garder sous contrôle et de m’en faire une force contre les nouvelles rencontres qui certainement m’attendaient au passage.”
“Le mal résidait dans les mots que la tradition a voulu absolus, dans les significations dénaturées que les mots continuent à revêtir. Le mot amour mentait, exactement comme le mot mort. Beaucoup de mots mentaient, ils mentaient presque tous. Voilà ce que je devais faire : étudier les mots exactement comme on étudie les plantes, les animaux… Et puis les nettoyer de la moisissure les délivrer des incrustations de siècles de tradition, en inventer de nouveaux, et surtout écarter pour ne plus m’en servir ceux que l’usage quotidien emploie avec le plus de fréquence, les plus pourris comme : sublime, devoir, tradition, abnégation, humilité, âme, pudeur, cœur, héroïsme, sentiment, piété, sacrifice, résignation.”
”Une chose à la fois, ma fille. En courant comme ça à droite et à gauche, on perd la saveur de la vie : une bonne tasse de café, le tabac, ta salive… Je veux la goûter doucement ta bouche, doucement.”
"- Tu m’enseignes, Carmine la sagesse de perdre ? J’ai parfois trop de colère dans le corps et je voudrais apprendre. - Eh, on peut enseigner tant de choses : monter à cheval, faire l’amour, mais on ne peut donner à personne sa propre expérience. Chacun doit se composer la sienne, avec les années, en se trompant et en s’arrêtant, en revenant en arrière et en reprenant le chemin. - Et pourquoi ? - Eh, si on pouvait enseigner l’expérience, nous serions tous pareils !”
"- On m’a enseigné que dans le cœur d’un homme il n’y a pas de place pour le doute. - Cela, on vous l’enseigne pour vous enfermer, vous les garçons, dans une cuirasse de devoirs et de fausses certitudes. Comme pour nous les femmes, Mattia : autres devoirs, autres cuirasses, de soie celles-là, mais c’est la même chose."
”Il est dangereux, Modesta, dangereux comme tous les jeunes gens de gauche qui sont passés au fascisme… Ce sont les plus dangereux, comme s’ils voulaient se laver d’un passé honteux.”

12 janvier 2025 : La leçon de ce siècle de Karl Popper (1993)
Je voulais tenter de lire Popper, qui est l'un des grands philosophes du XXe siècle. Je suis tombé sur ce petit livre, disponible d’occasion, qui regroupe un entretien et deux conférences, donnés à la fin de sa vie.
L’introduction est assez étonnante et montre ce que la gauche pourrait trouver chez Popper. Bon, pavé dans la mare, j’ai trouvé sa thèse franchement assez débilosse.
Son propos : le marxisme est absurde parce que c’est un historicisme, une approche téléologique, qui dit que l’histoire humaine avance nécessairement vers quelque part. Aujourd’hui, cela nous paraît assez lointain, mais c’est vrai que pour un opposant aux différents courants marxistes du XXe siècle, cette position théorique devait être agaçante.
Je me demande, d’ailleurs, quel poids ce côté téléologique avait, dans l’impact de la théorie marxiste. J’y connais rien, mais j’imagine que ça reprend un mécanisme religieux : garantir que de toute manière, une forme de logique supérieure va s’appliquer (le jugement de Dieu, l’auto-destruction du capitalisme). Je trouve ça toujours intéressant de questionner ce sujet de la visée : prédiction ? nécessité logique ? objectif volontariste ? rêve assumé ? utopie mobilisatrice ? À chaque fois qu’un mouvement politique dit : c’est ça le but, la question se pose. Et elle doit être posée d’un point de vue pragmatique il me semble : quels effets cela produit de dire que le capitalisme va s’effondrer ? C’est, j’imagine, assez motivant, ça rassure, on sait qu’on est dans le bon chemin (si on est communiste), mais, je l’ai vu dans la bio de Gramsci (lue en mai 2023), il y a aussi un côté absurde, où on peut complètement passer à côté de ce qu’il se passe dans le réel (par exemple la montée du fascisme), à être centré sur ce que disent les textes.
Bref, Popper critique l’historicisme et, si ça parait évident aujourd’hui, ça devait être assez important à l’époque. Mais ensuite, sa critique devient franchement hallucinante. Il pose que l’extrémisme des mouvements anti-marxistes est dû au marxisme. Que c’est l’URSS qui a fait que les gens de droite se sont braqués contre l’état.
Son propos, au fond, c’est que la conflictualité politique est absurde et qu’il faut s’aligner entre gens raisonnables pour dire que l’Occident, c’est le paradis sur terre. Bon, il écrit dans les années 90 et quelque part, pourquoi pas ? Mais vu d’aujourd’hui, quand on voit l’état du monde 36 ans après la chute du mur, on se dit que ça a assez mal vieilli !
En revanche, il dit quelque chose que j’ai trouvé intéressant (même si un peu réac) : pour lui, il ne faut pas présenter la démocratie comme le pouvoir du peuple. C’est risqué d’annoncer ça, car ça donne de faux espoirs.
La démocratie, ce n’est pas (pour lui), le droit de choisir les politiques, mais celui de les juger. Et le jugement s’effectue ex post. C’est concrètement la possibilité de pouvoir se passer d’un gouvernement sans effusion de sang. Les Grecs, par exemple, ostracisaient les hommes politiques trop populaires.
La mauvaise question, c'est donc : qui doit diriger ?
La bonne : comment faire en sorte de préserver l’état de droit et se protéger de la tyrannie ?
Il ne croit donc pas dans l’initiative populaire. Les idées nouvelles ne peuvent être l’œuvre que d’individus isolés. Périclès (dans Thucydide) : “Bien que rares soient le gens capables de concevoir un projet politique, nous sommes néanmoins tous à même de le juger”.
Pas sûr, d’être complètement d’accord, mais je trouve qu’il faut s’intéresser aux penseurs libéraux et antitotalitaires au moment où on voit justement le fascisme revenir et l’état de droit remis en question !

26 janvier 2025 : Lonesome Dove 1 de Larry McMurtry (1985)
Une de mes meilleures lectures de 2025. J’ai découvert cette pépite grâce à mes amis Louise et Antoine et je ne comprends pas que ce livre ne soit pas plus connu !
On est plongé au Texas, après la guerre de Sécession. C’est l’Ouest américain, dur, violent. Un monde d’hommes qui se pensent libres (on pense aux récits de pirates) et de grands espaces où la nature est un ennemi.
On voit les Indiens en train d’être exterminés. Et la terreur qu’ils créaient chez les colons blancs. On voit l’avidité des Américains, notre capacité à tout détruire.
On voit aussi la place des femmes, avec un personnage génial (comme tous les personnages du livre), Lorena Wood. Les hommes qui l’entourent sont tous amoureux d’elle, ils confondent leur désir sexuel et leurs émotions, dans un environnement où les femmes sont très rares, quasiment une espèce à part et où les rangers ou les cow-boys ne vivent qu’entre hommes. Quelle drôle d’univers !

30 janvier 2025 : Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce de Corinne Morel Darleux (2019)
Comment dire le présent, le monde qui s’effondre ? Et quelle posture avoir par rapport au “système”, au monde tel qu’il va ?
Dans ce petit livre, Corinne Morel Darleux, autrice écosocialiste, propose une perspective incarnée et subjective qui permet de répondre à ces questions. En suivant Bernard Moitessier (le marin qui n’a pas voulu revenir de son tour du monde, décrit dans la longue route, lu en août 2021) ou Romain Gary, elle fait émerger une posture éthique qui peut servir de guide. Je ne suis pas sûr d’avoir appris grand-chose, mais voici les éléments intéressants :
1/ Trouver comment on peut, ne serait-ce qu’un peu, reprendre la main sur nos vies.
Un de ses messages est que, peu importe la situation, on a une marge de liberté. Elle se trouve dans la question de l’intention. “Cette délibération en soi-même, qui inclut la notion d’intention, est au cœur de la distinction entre singularité et conformisme, entre libre arbitre et soumission.”
Elle cite Françoise Héritier : “Il y a une forme de légèreté et de grâce dans le simple fait d’exister, au-delà des occupations, au-delà des sentiments forts, au-delà des engagements, et c’est de cela dont j’ai voulu rendre compte. De ce petit plus qui nous est donné à tous : le sel de la vie.”
Elle conclut : “Peu importe la forme que prend votre pas de côté en fin de compte : pourvu qu’il comporte une intention et le principe immanent de cesser de nuire.” Le rapport à entretenir avec le monde actuel, selon elle, c’est le refus de parvenir.
2/ Dans un monde qui s’effondre, il faut “organiser le pessimisme” et chercher les lucioles
Il ne s’agit donc pas de chercher à gagner quoi que ce soit, mais en suivant le personnage de Morel dans les Racines du ciel de Gary, de chercher à préserver la dignité du présent et de rajouter un peu de beauté au monde.
Elle évoque Pasolini qui, dans les années 60, se désole de la disparition des lucioles, à cause de la pollution. “Et l’illustre Pasolini de pleurer sur ce temps perdu où l’éclairage n’avait pas tout dévoilé. Où dans l’ombre on s’embrassait, on complotait, on riait. Sans peurs.” (Emilien Bernard). Les lucioles représentent ces repères qui s’éteignent du fait du “progrès”.
En reprenant le mot de Walter Benjamin (”organiser le pessimisme”), elle cite Didi-Huberman qui dit que s'il faut être pessimiste, il faut aussi chercher les lucioles, voir les ouvertures, les lueurs et ne pas abandonner trop vite.
3/ Une éthique pour l’effondrement, un hommage à la liberté
La posture de Morel Darleux est politique, mais de celles qui réintègre le subjectif, le beau, voire le spirituel. Elle propose un code de conduite qui ne résout rien, mais aide à vivre : refus de parvenir, cesser de nuire, dignité du présent.
Et là où j’adhère, en particulier, c’est sur l’éloge de la liberté. Elle cite Gary, dans les Racines du ciel :
“Quand vous n’en pouvez plus faites comme moi : penser à des troupeaux d’éléphants en liberté en train de courir à travers l’Afrique, des centaines et des centaines de bêtes magnifiques auxquelles rien ne résiste, pas un mur, pas un barbelé, qui foncent à travers les grands espaces ouverts et qui cassent tout sur leur passage, qui renversent tout tant qu’ils sont vivants, rien ne peut les arrêter - la liberté quoi !”
Sa conclusion :
“De l’honneur du courage, de la robustesse de la simplicité et de l’élégance, il va nous en falloir notre ration quotidienne pour absorber les prochains chocs qui viennent, qu’ils soient sanitaires, climatique ou économiques.”

17 février 2025 : le fascisme en action de Robert Paxton (2004)
Ça fait quelques années que je passe du temps au XXe siècle. Comme si je cherchais à m’éloigner du présent, à la fois pour prendre de la hauteur, pour reprendre mon souffle, mais aussi pour anticiper. Étrange de regarder en arrière pour se préparer au futur, et pourtant, en ce qui concerne les pentes politiques, je crois que le XXe siècle est de bonne école.
J’ai fait un post LinkedIn sur ce livre, qui synthétise certains enseignements.
Quelques points clés :
- Pour reconnaître le fascisme, il n’est pas intéressant d’établir un “minimum fasciste” qui permettrait de caractériser un mouvement politique par exemple (vous avez des chemises de la même couleur, vous êtes donc fascistes), parce que le fascisme évolue dans le temps et qu’il a un rapport particulier entre le dire et le faire.
- Il faut donc voir le fascisme comme une dynamique et ne pas céder à l’illusion rétrospective qui nous fait voir les entités politiques comme des entités stables.
- L’ascension du fascisme et son arrivée au pouvoir n’ont rien d’inéluctable ! C’est le fruit de compromissions de l’élite dirigeante.
- La dynamique fasciste repose au départ sur une crise des jeunes démocraties de masse. Les partis classiques n’étaient pas équipés pour parler aux grands groupes. Les “ismes”, socialisme, libéralisme, conservatisme, étaient le produit d’élites éduquées et policées qui discutaient rationnellement leurs sujets.
- Le fascisme n’est pas une théorie, c’est une réaction face au sentiment du déclin de la nation.
- Le fascisme se présente d’abord comme anticapitaliste, voire romantique, puis il avance en étant un parti attrape tout, qui amalgame des revendications qui sont contradictoires, enfin lors de la prise du pouvoir, il fait alliance avec les conservateurs, qui pensent pouvoir les utiliser car ils savent parler aux masses et qu’ils sont une arme contre les socialistes.
Toute ressemblance… Un point qui est certain, c’est que le fascisme va revenir et qu’il s’agit moins de s’intéresser à ses apparats qu'à sa dynamique. C’est une forme d’ornière dans laquelle peuvent tomber les démocraties fragiles, il est donc essentiel de savoir repérer les étapes qui peuvent faire basculer un pays.

22 février 2025 : Lonesome Dove 2, de Larry McMurtry (1985)
Eh bien c’est toujours aussi incroyable !
Ce que je trouve fou, c’est qu’au-delà des personnages (qui sont franchement incroyables, je l'ai dit !), on est plongé dans les paysages, dans ce qui fait le Far West.
L’immensité, notamment, est marquante. Quand on déplace un troupeau de plusieurs milliers de bêtes sur des plaines infinies, on peut avoir des éclaireurs qui partent 3 ou 4 jours et qui reviennent, retrouvent leurs camarades. Tout est disproportionné.
On ressent aussi l’immense dureté de l’environnement. Après la chaleur du Texas, on voit les orages des grandes plaines, les calamités, la menace des Indiens.
On perçoit le rapport à la rugosité, à la liberté, aux ressources. Ce qui, derrière la Destinée manifeste, constitue les ferments qui font l’Amérique d’aujourd’hui (difficile de se dire que ces gens peuvent être autre chose que des grands malades, mais j’imagine que l’histoire de chaque pays est traversée de destruction et de violence).

6 mars 2025 : Aliénation et accélération de Hartmut Rosa (2012)
J’ai l’impression que Rosa a écrit 5 fois le même livre autour du concept d’accélération. Mais bon, je n’avais jamais lu, donc celui-ci a bien fait le job, car il est court ! Je n'ai jamais fini ma prise de note, mais voici quelques éléments intéressants sur le concept d'accélération.
Le projet de ce livre est de revenir à “la question sans doute la plus importante pour nous autres humains : qu’est-ce qu’une vie bonne - et pourquoi nous fait-elle défaut”. Pour travailler là-dessus, il va montrer en quoi l'accélération actuelle est un obstacle à une vie bonne et comment une théorie critique peut aider les agents à voir ce fait.
La première partie du livre (qui est celle que je vais résumer ici) revient sur son concept phare, l'accélération.
On peut tous constater que même si le temps en lui-même ne peut pas accélérer, il existe une tendance à l’accélération du rythme de nos vies : les athlètes courent plus vite, on fait des power nap de 20 minutes, on propose même des drive through funerals. Et “la durée moyenne du sommeil a baisé de deux heures depuis le XIXe siècle et de trente minutes depuis les années 1970”.
Mais il précise qu’il faut distinguer l’ensemble des phénomènes en 3 catégories distinctes, afin notamment de pouvoir tester nos idées :
1/ L’accélération technique. Elle est intentionnelle et orientée vers un but. On a l’impression que l’espace se contracte sous l’effet de la vitesse des transports et des communications. Là où il fallait 3 semaines pour rejoindre Londres depuis New York, il faut aujourd’hui 8h par exemple.
2/ L’accélération du changement social. C’est elle qui a inquiété les penseurs de la société : “ils n’étaient pas tant inquiets des spectaculaires avancées technologiques que perturbés, par l’accélération des changements sociaux qui rendaient instables et éphémères aussi bien les structures sociales que les modes d’action et d’orientation.”
On assiste à une forme de “compression du présent”. C’est à dire que la durée pendant laquelle l’espace de l’expérience et l’horizon d’attente coïncident se réduit. C’est donc une réduction de l’espace de stabilité où on peut faire appel à nos expériences passées pour orienter nos actions futures.
On peut vérifier ça en s’intéressant à deux institutions qui gouvernent nos vies : le travail et la famille. Le changement est passé d’un rythme intergénérationnel au début de l'ère moderne, pour passer à un rythme générationnel dans la modernité classique (1850 à 1970) et un rythme intragénérationnel dans la modernité tardive. Nos ancêtres avaient le même travail que leurs parents et nous en changeons plusieurs fois dans la même vie.
3/ L’accélération du rythme de vie. On observe comme une épidémie de “famine temporelle” des sociétés modernes. Nous manquons tous de temps. Il apparaît que nous avons clairement tendance à manger plus vite, à dormir moins et à communiquer moins avec les membres de notre famille que ne le faisaient nos ancêtres.”
Le paradoxe apparent, c’est que l’accélération technique était censée libérer du temps et donc réduire le rythme de vie. Or, le temps devient plus rare. On peut prendre l’exemple du courrier. En 1990, traiter 10 lettres par jour prenait 2 heures. Les mails doublent la productivité, mais on traite aujourd'hui 4 fois plus de messages. Cela nous prend donc 2 fois plus de temps !
La société moderne est donc une “société de l’accélération” au sens où elle se caractérise par une augmentation du rythme de vie (ou un amoindrissement du temps) en dépit de taux d’accélération technique impressionnants.
Dans la suite du livre, il questionne les causes de cette accélération et son impact sur les sociétés et les individus (j’en ferai peut-être des posts plus tard, c’est assez intéressant) pour aboutir au point spécifique de l’ouvrage : le rôle de la théorie critique face à l’accélération.
Pour faire simple, il pense que la théorie doit permettre aux agents de procéder à un examen critique des pratiques sociales, à la lumière de leurs conceptions de la vie bonne (si on ne veut pas imposer de modèle de ce qu’est le bien). Montrer que la promesse d’autonomie de la modernité est en fait trahie par l’accélération.

8 mars 2025 : Harry Potter 1 de JK Rowling (1997)
On s’est lancé dans la lecture d’Harry Potter avec les enfants. J’avoue que je passe des moments merveilleux à relire ce livre magique avec les deux collés à moi (même si le petit est moins concentré, il est un peu jeune pour un livre aussi long).
J’avais adoré Harry Potter quand j’étais jeune. J’ai, comme beaucoup, un souvenir très ému de ces lectures, du monde, de l’ambiance. Je crois que j’ai lu 4 fois les premiers tomes.
A la relecture, c’est toujours aussi sympa ! On voit quand même bien les schémas narratifs, qui opèrent comme des drogues pour les enfants (les garçons ?) : un enfant mal traité, élu entre tous, qui ne veut pas se mettre en avant mais n’a d’autre choix que d’être un héros.
Après, c’est aussi étonnant à quel point c’est grossophobe. La famille d’Harry est très méchante et donc grosse, ou l’inverse. C’est chaud... J’aimerais beaucoup avoir l’histoire du point de vue des Dudley, qui font de leur mieux pour cet enfant compliqué et qui sont légitimement inquiets du paranormal.

31 mars 2025 : Kim de Rudyard Kipling (1901)
J’ai acheté ce livre parce qu’il y a une expression qui revient souvent chez Gramsci (dont j’ai donc lu la biographie en mai 2023), c’est : “un monde vaste et terrible” et qu’elle est tirée de Kim de Kipling.
Kim est le seul roman de Kipling. C’est super, hyper dépaysant. On est plongé dans l’Inde coloniale. Un univers que je connaissais très mal (le monde est si vaste !). On suit les pas de Kim, un jeune garçon, anglais, mais élevé à la mode locale et qui donc maîtrise les langues et les codes des différents univers. Il va rencontrer des maîtres qui vont lui apprendre différentes choses et être attiré par le “grand jeu”, terme qui désigne les activités d’espionnage et de confrontations sous-jacentes entre l’Empire anglais et la Russie au XIXe siècle.
C’est donc un (le ?) roman d’apprentissage. Kim va être tiraillé entre son identité anglaise et son appartenance au monde indien, qui s'incarne notamment dans son lien avec un llama, un religieux bouddhiste, qu’il accompagne dans sa quête.
“Il examina sa propre identité, chose qu’il n’avait jamais faite auparavant, jusqu’à ce que la tête lui tourna. Qu’était-il ? Rien qu’un insignifiant individu dans ce tourbillon de l’Inde, s’en allant vers le Sud, qui sait vers quelles destinées ?”
“L’un après l’autre, les jours, longs et parfaits, s’amoncelaient derrière Kim, comme une barrière, pour le retrancher de sa race et de sa langue maternelle.”
On découvre beaucoup de choses sur la dimension spirituelle et le côté multi-ethnique de l’Inde.
“- Il y a plus chela. Tu as lâché un Acte sur le monde, et comme une pierre qu’on jette dans une mare, ainsi s’étendent les conséquences jusqu’où l’on ne saurait dire”
“C’est ainsi qu’ils jouissaient de la vie, dans une félicité suprême, en s’abstenant, comme le demande la Règle, de paroles mauvaises et de désirs immodérés, sans trop manger, sans s’étendre sur des lits élevés, sans porter de riches vêtements.”
Une expression que j’ai adorée, pour dire d’aller à l’essentiel : “Parle hindi et allons tout de suite au jaune de l’œuf.”
Enfin, comme souvent, c’est étonnant, il n’y a quasiment aucune femme dans le livre (point d’accord possible entre les cultures anglaise et celles de l’Inde ?), cet enfant n’interagit qu’avec des hommes, qui tous veulent l’éduquer. Il y a une dimension assez pédéraste sous-jacente (ou c’est moi qui aie l’esprit mal tourné ?) dans ces rapports de maître à élève. On entend plusieurs fois la phrase : “nous allons faire toi un homme”, qui symbolise parfaitement ce qu'est la construction de la masculinité : une sortie de l'âge de l'enfance (et donc du féminin), la nécessité de se couper des figures maternelles (et donc des émotions associées), pour faire son entrée dans le monde des hommes (politique, bagarre et courses à cheval).

6 avril 2025 : Harry Potter 2 de JK Rowling (1998)
Toujours très cool.

18 avril 2025 : The art of gathering de Priya Parker (2018)
C’est un des livres les plus cités par les facilitateurs et facilitatrices et pour de bonnes raisons : c’est un super essai, très américain et efficace dans la forme, sur une question qui n’est jamais traitée comme telle - comment bien recevoir ?
Cela rejoint la facilitation parce que tout le propos de Parker est de considérer que la question ne doit pas d’abord être logistique ou matérielle, mais centrée sur le sens et l’expérience vécue.
C’est truffé de conseils concrets et de retours d’expérience (ils sont forts ces américains !), j’en ai fait une synthèse ici. J’ai testé, par exemple, dans une soirée pro, de proposer la règle que personne ne peut se servir à boire soi-même, pour favoriser les connexions.
Peut-être mon bémol serait qu’elle décrit une approche très "mondialiste", avec des gens riches et puissants qui traversent le monde pour faire des workshops et s’organiser des super bouffes. On est contents qu’ils passent de bons moments, mais parfois, en plus de la dimension hyper design de son approche, ça peut donner l’impression de quelque chose d’hors-sol.

26 avril 2025 : Le grand Combat de Ta-Nehisi Coates
J’ai découvert Ta-Nehisi Coates suite à la sortie de son dernier livre (Le Message) et à ses prises de position sur la question palestinienne. Je n’ai pas regardé de près, mais, son point de vue, à ce qu’il me semble, était le suivant : il s’agit purement et simplement d’une situation de colonisation, basée sur le fait qu’Israël soit un projet ethno-nationaliste et c’est ça qui pose problème.
Dire ce genre de chose, dans le contexte américain, l’a exposé à de nombreuses attaques. Mais il semble que ça ne soit pas un problème pour lui. Coates a l’habitude de monter au front, avec des positions claires et tranchées. Il l’a montré notamment sur ses prises de position historiques autour de l’esclavage et de l’impossibilité de trouver une quelconque excuse aux Etats sudistes.
Il a donc le mérite de mettre les points sur les i et je dois avouer que c’est assez rafraîchissant.
J’ai lu, dans la foulée du livre, son article : the case for reparations, paru en 2014 et qui est incroyable. Il raconte comment les noirs américains, même après l’esclavage, la ségrégation, ont continué à être les victimes d’un système qui les a consciemment empêchés d’accéder à la propriété (et donc à la sécurité et à une première marche vers l’accès à la classe moyenne). Sa démonstration est confondante et elle l’amène donc à poser la question des réparations pour ce qu’ont subi les Noirs américains. Non pour le gain mais davantage pour ouvrir la question au sein d’un pays qui s’est construit en parangon de la liberté tout en érigeant l’esclavage massif comme outil de développement économique.
Ce livre - enfin - raconte l’enfance de Coates, dans un quartier chaud de Baltimore. Il est super. On ne comprend pas toutes les références, mais il y a des choses universelles, comme le fait d'être un jeune garçon, confronté au fait de grandir. Et cette question énorme, que se posent ses parents et en particulier son père : comment s’assurer que ses fils passent ce cap fatal, la période de 12 à 18 ans, où ils seront confrontés à la violence de la rue, au racisme, aux violences policières et à cet engrenage très bien décrit qui les met en situation de devoir se construire comme des hommes durs.
C’est fascinant.
De même que toute la culture de son père ex-Black panther, qui incarne quelque chose que je connais mal : le travail de quête culturelle des noirs américains, leurs tentatives pour aller chercher des rites africains, une histoire africaine, une identité et un projet politique qui fasse sens pour eux. C’est dur bien évidemment mais c’est aussi éclairant.
Enfin, ça parle d’enfance, du fait d’être dans sa tête, d’avoir du mal à se concentrer, de kiffer le hip hop et les jeux de rôle.
“Je ne faisais que suivre l’exemple de Bill, pourtant, tout gamin que j’étais, je pensais déjà que l’époque exigeait un son qui parle de notre monde chaotique, dénaturé et magnifique. Les mains de Bill étaient prométhéennes. Il débarquait dans notre petite chambre, jetait son blouson Starter sur le lit, fourrait une cassette dans le lecteur et envoyait les basses”

27 avril 2025 : Foutez-vous la paix de Fabrice Midal (2017)
Je suis Fabrice Midal depuis un moment. J’étais allé me former à l’école occidentale de méditation il y a 10 ans et j’avais beaucoup aimé. J’avais acheté un livre de Midal, et beaucoup écouté ses méditations guidées. J’apprécie sa précision et sa délicatesse.
Ce livre est un plaidoyer pour libérer la vie de ses oripeaux et des contraintes que nous nous infligeons. La question est clé : comment vivre avec soi-même. La réponse : en se laissant tranquille. C’est un texte simple, des chapitres courts. C’est volontairement très accessible. Et franchement pas mal.
J’ai aimé le fait de comparer la méditation à un break, une respiration.
J’ai en ce moment cette idée du métier de vivre. Qui m’amène à un décentrage de la place du travail, pour le situer comme une activité parmi les autres (s’occuper des enfants, faire le ménage, planifier un dîner en amoureux). Mais peut être que le métier de vivre, c’est même quelque chose un cran plus profond. “Vivre est si renversant que cela laisse peu de place aux autres occupations” (il cite Émilie Dickinson).
Ça me fait penser à cette scène d'un film sur les Doors, où chaque membre du groupe, au moment de rentrer dans un avion se présente : nom et métier. On a untel, guitariste. Un autre, batteur. Puis Jim Morrison, qui dit simplement “Jim Morrison”. Son job, c’est d’être Jim Morrison. Pas mal.

17 mai 2025 : Harry Potter 3 de JK Rowling (1999)
Toujours sympa. Je commence à me méfier de ce Pattenrond, qui est assez chelou (j’ai jamais lu les derniers tomes). J’aime bien comment le livre joue sur des sentiments en mode plein phare : l’injustice, notamment, avec ce salaud de Rogue (et je me pose franchement des questions sur ce système de points pour les maisons, complètement discrétionnaire… franchement, c’est un apprentissage de l’arbitraire et une manipulation basique des enfants, que fait Dumbledore, lui qui semble si attaché à une pédagogie libératrice ?).

25 mai 2025 : La Reine Margot d’Alexandre Dumas (1845)
Je crois que je n’ai jamais lu Dumas. C’est hyper théâtral : intrigues dans les couloirs du Louvre, portes secrètes, plans chelou, magie noire… pas mal de coups d’épée aussi, ça transperce du gentilhomme à foison !
Le livre s’ouvre sur la Saint-Barthélémy et c’est marrant comme ça ne semble pas affecter les uns et les autres, qui enchaînent gentiment sur leur vie (je sais pas, je me dis que vivre un massacre de masse doit avoir un certain impact moral, qu’on a peut-être du mal à s’endormir pendant quelques temps…).

30 mai 2025 : La Meute de Charlotte Belaïch et Olivier Pérou (2025)
Très intéressant, je l’ai lu au bord d’une piscine avec l’impression (et le plaisir qui va avec) de lire la presse people. Cela faisait un moment que je constatais l’évolution du traitement que fait Le Monde de Mélenchon, clairement vers une posture hyper critique.
Sans rentrer dans le débat qui m’intéresse peu, je trouve qu’il y a certaines questions qui sont intéressantes :
- Le lien entre psychologie et politique : comment un mouvement public, ce sont aussi des liens, des relations, des façons d’être ensemble et la sélection de traits psychologiques (travaillomane, respect du chef…)
- La critique qui est faite à LFI et à Mélenchon d’avoir laissé tomber la formation, de ne pas construire pour le long terme, mais de ne viser que la présidentielle, d’être en fait très dans l’esprit de la Ve République alors que le projet c'est de la changer
- La question de la critique des partis : faut-il parler pour s’assurer que tout le monde est soumis à une saine surveillance, ou ne rien dire pour ne pas nuire à la cause ?
Bon, mais j’avoue qu’avec les prises de position de LFI sur les sujets internationaux, ça m’a plutôt éloigné d’eux !

1er juin 2025 : Comment détourner un banc de poisson de Louise Browaeys (2025)
Un bon livre de Louise Browaeys qui accepte la tâche étrange d’aller au contact de dirigeantes et de dirigeants qui ont participé à la Convention des Entreprises pour le Climat et de produire, à partir de là, un objet littéraire.
Disons-le, l’entreprise est rarement un sujet passionnant pour qui s’intéresse aux mots. C’est souvent un endroit où le sens est ramené à des considérations basiques, où on fait de la com. Donc, pas simple comme défi !
La réussite du livre tient justement dans la capacité de Louise de poser un regard d’étrangère sur les réalités de ces dirigeants, tout en faisant émerger des personnages qui restent. J’en avais parlé sur Linkedin.
Globalement, mon impression est que tout est déjà là. Pour le dire simplement, dans les “solutions” mises en œuvre par les différentes entreprises citées et qui ont donc pris le parti de considérer de façon conséquente les limites planétaires, rien ne m’a surpris. On le sait (je résume) : il faut électrifier, il faut circulariser, il faut sortir de la croissance volumique. Ça passe par un cheminement intérieur des personnes qui pilotent (et de celles et ceux qui travaillent avec elles) et par l’attente de législations congruentes avec la situation écologique. Ça a l’air galère. Mais un chemin existe. Ou existait, je ne sais pas quelles seraient les réponses des interviewés en cette fin 2025…

7 juin 2025 : Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc (1948)
Un drôle de petit livre que m’avait conseillé mon ami Antoine, il y a longtemps. Écrit par un allemand qui, lors d’un long séjour au Japon, souhaite s’initier à la mystique zen. On lui recommande alors la pratique du tir à l’arc. Une version étrange, avec de grands arcs et une cible située à quelques mètres, à peine. C’est un des arts traditionnels japonais, avec le thé, ou la calligraphie (je crois). Basé sur des formes claires et leur répétition.
Ce témoignage est précieux, car rares sont les occidentaux à avoir pu toucher du doigt ces pratiques et qu’il parvient, par des mots, à retranscrire un tout petit peu la vérité mystique du zen. Mais pour réussir à entendre cette réalité, il faut sortir de nos catégories logiques (la notion de causalité par exemple : “Ainsi il vise et est la cible, il tire et il est touché tout à la fois.”). Même les mots, finalement, ne seront que peu de choses, car le zen est “expérience du fond insondable de l’être et que l’entendement ne peut concevoir”.
L’apprentissage est très long et très pénible. Il s’agit, fondamentalement, de laisser de côté la notion de but, d’intention, de volonté : “le tir à l’arc ne consiste nullement à poursuivre un résultat extérieur avec un arc et des flèches, mais uniquement à réaliser quelque chose en soi-même”. C’est franchement ingrat, le maître laisse l’élève galérer : “Il fallait d’abord éprouver vos propres échecs, avant que vous fussiez prêt à saisir la bouée de sauvetage qu’il vous lançait”, mais le chemin est essentiel : “il n’y a et ne peut y avoir d’autre voie d’accès à la vie mystique que celle des épreuves et des expériences personnelles” et “Celui qui se facilite les débuts se prépare des lendemains d’autant plus difficiles”.
Il passe des mois juste à essayer de tendre son arc sans que son corps soit en tension, puis il tente de ne pas vouloir viser la cible, mais de laisser partir la flèche. Il faut être comme la feuille qui, à un moment, laisse tomber la neige qui la recouvrait, ou comme l’enfant : “Parce que l’enfant ne pense pas, par exemple : maintenant je vais lâcher ce doigt pour saisir cette autre chose… C’est bien plutôt sans réflexion et à son insu qu’il passe de l’un à l’autre, et il faudrait dire qu’il joue avec les choses, s’il n’était aussi exact de penser que les choses jouent avec lui”
“L’art véritable, s’écria le Maître, est sans but, sans intention.”
Il faut réussir à atteindre une forme de passivité absolue (même le mot réussir est probablement complètement à côté de la plaque). “Mais, pour que réussisse d’instinct ce comportement passif, il faut à l’âme une armature interne ; elle l’acquiert en se concentrant sur l’acte respiratoire.”
C’est, finalement, tout à fait étrange de découvrir cet autre rapport au monde, cette façon d’être mystique, qui propose quelques joies, mais qui consiste surtout à transformer toutes ses catégories pour s’en affranchir, à “tuer” le sujet et à découvrir des vérités plus globales : “Dans la méditation continue de plusieurs années, [le maître] a appris qu’au fond, vie et mort sont une seule et même chose, sur le même plan du Destin. Aussi il ne connaît plus l’angoisse de vivre ni la peur de mourir.”.

4 juillet 2025 : Le slow sex de Diana Richardson, Anne Descombes, Jean-François Descombes (2017)
Et si l’objectif du sexe n’était pas l’orgasme ? Voire : et si l’objectif du sexe n’était pas l’excitation ? Si, au fond, il s’agissait de connexion et qu’on se trompait complètement dans notre façon d’aborder le sujet ?
C’est l’objet de ce petit livre assez génial d'Anne et Jean-François Descombes qui, après avoir suivi des stages chez Diana Richardson aux US ont lancé leur propre offre d’accompagnement pour les couples. Leur proposition : aux couples qui trouvent que leur vie sexuelle patine, ou qu’elle pourrait être autre chose, ils offrent un changement de regard et de pratique.
De façon étrange, leurs conseils concrets sont finalement plus intimidant et intimes que ce qu’on pourrait imaginer dans un rapport “normal”. Il s’agit de s’emboîter (leur propos est uniquement à destination des couples hétéro) et de faire confiance à la nature de nos organes sexuels. À l’opposé des pratiques mettant en avant les préliminaires, ils conseillent de commencer par la pénétration. Mais pour ensuite rester globalement immobiles et attentifs : qu’est-ce qui se passe ? qu’est-ce que je ressens ? Il faut tout verbaliser et partager avec son partenaire, tout en le regardant droit dans les yeux (je vous avais dit que c’était intimidant).
Ce changement de regard, c’est, pour employer une métaphore qu’ils utilisent dans ce podcast, passer d’une logique de personnes qui visent les sommets lors de leurs sorties en montagne, qui sont sur la performance, l’exploit, à une forme de promenades de moyennes altitudes. C’est passer du cri au murmure. Se dire qu’il y a des choses passionnantes à éprouver dans les étapes faiblement intenses du rapport sexuel.
Pour ça, il faut donc être au clair sur le fait qu’on ne vise pas l’orgasme. Mais, et c’est une idée simple et géniale, il faut comprendre que chaque instant est un but en soi. Rien dans le slow sex n’est moyen en vue d’une fin. On doit donc pouvoir s’arrêter, faire des pauses, quand les sensations ne sont pas bonnes. C’est la "cool zone", par opposition à la "hot zone". On reconnaît la cool zone quand on peut arrêter le rapport sans frustration, là où l’interruption dans un rapport classique (la hot zone) peut avoir tendance à être frustrant.
Leur promesse : pratiquer ça, c’est faire du sexe une source de lien et de joie incroyable. Ils disent qu’on ressent les effets plusieurs jours ensuite.
Bref, hyper intéressant !

14 juillet 2025 : Le Déluge de Stephen Markley (2023)
Bon, je sais pas si c’est bien ou pas, c’est en tout cas une drôle d’expérience, très stressante et transformatrice ! J’en ai fait un compte rendu sur Linkedin.

20 juillet 2025 : Territoires d'Olivier Norek (2014)
C’est un peu comme une chips : sympa, mais très bref et, au fond, pas du tout nourrissant. Ça se lit bien, mais on ne voit pas trop le pourquoi, c’est une succession d’événements, de dialogues…

26 juillet 2025 : Montaigne de Stefan Zweig (1942)
J’avoue, j’ai été déçu. Je m’attendais à quelque chose de fort. J’ai beaucoup entendu parler des biographies de Zweig. Et Montaigne est une sommité, une référence récurrente chez de nombreux penseurs.
J’ai trouvé le bouquin très court. Je suis resté sur ma faim. Le portrait de Montaigne est assez étrange. Franchement pas très sympathique, très auto-centré…

5 août 2025 : Méridiens de sang de Cormac McCarthy (1985)
J’ai acheté ce livre suite à la lecture d’un blurb à propos de Lonesome Dove, qui disait quelque chose comme : on n’a pas vu ça depuis Méridiens de sang. J’avais vraiment adoré Lonesome Dove, je me suis donc dit que j’allais kiffer continuer dans la veine western…
Bon, c’est franchement une drôle d’expérience. J’avais lu la Route il y a longtemps et je me rappelais de quelque chose de franchement pas drôle, voire d'assez nihiliste. Une petite visite dans les tréfonds de ce que peut le mal qui fout un peu le bourdon.
Méridiens de sang, c’est une plongée dans la vie d’une bande de chasseurs de scalps au milieu du XIXe siècle. Et c’est une plongée dans l’horreur. L’écriture est dense, épaisse, chargée. Beaucoup de mots. On suffoque. Et ce qui est raconté est franchement terrible. Torture, meurtre, barbarie, viol…. dans un décor de fin du monde où la nature semble chercher à nuire aux hommes.
Alors, c’est hyper fort, ça reste, mais j’avoue qu’en lecture de vacances, c’était pas complètement idéal. Là où Lonesome Dove proposait des personnages attachants, Méridiens ne vous laisse avec aucun espoir sur la nature humaine.
On se dit quand même à la lecture de ces westerns que les États-Unis sont fondés sur une violence vraiment terrible...

6 août 2025 : De la Tyrannie de Timothy Snyder (2017)
Un petit livre écrit par un grand historien du XXe siècle européen, à destination de ses compatriotes américains, au lendemain de l’élection de Trump en 2016. C’est très mal traduit, mais très intéressant. J’en ferai une synthèse un de ces quatre.

27 août 2025 : La Perle de John Steinbeck (1947)
C’est mon ami Camille qui me l’a prêté. Un court récit, une forme de fable. C’est génial et en même temps, ça m’a pas mal oppressé. On sent, dès le départ, la dimension morale de l’histoire (un pêcheur trouve une perle incroyable qui peut le rendre riche et ça va mal finir) et je dois dire que cette dimension implacable de la destinée m’a touché et fait réfléchir.
Ça parle d’avarice, de la colonisation en Amérique du Sud, ça décrit des subjectivités différentes. Un peu comme dans le traité sur le zen, on découvre, avec la vie de ces pêcheurs, un rapport au monde radicalement différent. Tout est chant. L’environnement, mais aussi les émotions que l’on ressent. L’impression d’une plus grande unité entre le soi et le reste.
“Ils ne s’étaient parlés qu’une seule fois, mais à quoi bon parler, si c’est seulement par habitude. Kino poussa un soupir de bien être, et cela aussi était conversation.”
Mais ce qui m’a fait réfléchir, c’est ce rapport à l’inquiétude. Lire ce livre m’a permis de réaliser à quel point je portais en moi ce pressentiment, cette idée que quelque chose pourrait mal se passer, qu’une faute commise allait devoir être réparée. J’avais déjà ressenti ça en lisant Le Procès de Kafka, une sensation suffocante, l’impression de quelque chose d’inexorable et en même temps de non-dit.
Quelques semaines après, j’ai eu l’impression de pouvoir laisser cette émotion. D’arrêter de toucher du bois chaque fois que je me félicitais de la bonne santé de mes enfants. De cesser de me dire que les choses pouvaient mal tourner. Je me suis dit que ce n'était pas grave d’être heureux et qu’on n’offense personne en ayant de la chance ! (ou, à tout le moins, que l’inquiétude n’aide en rien !). J’ai donc décidé de m’autoriser le fait de faire des projets (et donc de comprendre d’une manière détournée la leçon de Kino).
“Mais, en décrivant l’avenir, il lui avait donné corps. Un plan est une chose réelle, et chose projetée est chose expérimentée. Un plan fait et visualisé devient une réalité parmi les autres — il ne pourra jamais être détruit, mais sera facilement attaqué. Ainsi donc, l’avenir de Kino était réel, mais, du moment qu’il l’avait formulé, d’autres forces allaient se dresser pour le détruire — et Kino le savait, aussi devait-il se préparer à faire face à l’attaque. Et, encore une chose que Kino savait, les dieux n’aiment pas les projets des hommes, les dieux n’aiment pas le succès humain, à moins qu’il ne soit un accident. Il savait que les dieux se vengent d’un homme qui a réussi par ses propres efforts. C’est pourquoi Kino avait peur des projets : mais, les ayant faits, il ne pourrait jamais y renoncer. Et pour faire face à l’attaque, il se composait déjà une dure carapace contre le monde.”

30 août 2025 : Ensemble - pour une éthique de la coopération de Richard Sennett (2014)
Un livre étrange et génial, à la forme improbable. Écrit à la fin de sa carrière par un grand sociologue, il mêle, dans un cheminement assez singulier, considérations historiques, philosophiques et sociologiques autour de la question de la coopération.
Comme Nassim Taleb, David Graeber ou John L. Gaddis, c’est d’abord assez rebutant, bavard. L'impression que ça part dans tous les sens, que c'est assez trivial. On s’y perd. Pour réaliser, une fois le livre refermé, qu’on a en réalité largement imprimé les idées transmises. C’est une forme de discussion au long cours, dans laquelle il s’agit de se laisser guider. Un format d'essai qui ressemble à une rencontre avec une personne âgée, dans un bar, qui vous raconte des trucs.
J’ai prévu d’en extraire pas mal de points concrets. J’ai commencé avec ce post Linkedin sur les deux types de coopération et celui-ci sur la coopération rugueuse.

9 septembre 2025 : Kolkhoze d’Emmanuel Carrère (2025)
Lire la prose d'Emmanuel Carrère, c’est à chaque fois une forme de soulagement. L’impression de retrouver un foyer. Son livre D’autres vies que la mienne m’avait bouleversé. Cette capacité à la sensibilité, à la réflexivité, son intelligence, sa langue et sa capacité à faire du récit font que c’est un des écrivains que j’ai le plus lu ces dernières années.
Le début de Kolkhoze est génial. Après un incipit hyper puissant, il nous plonge dans un exercice de généalogie descriptive extra. J’ai été particulièrement touché par la description des Russes blancs. Je me rappelle des cours d’histoire, de 1917. On sait que la noblesse s’est battue, puis a dû s’exiler. Que les personnages de Tolstoï ont pris la route. Mais c’est une chose de le savoir comme un fait historique et c’en est une autre que de voir les destins incroyables de ces gens, leur déchéance, la transition des palais à des T2 en banlieue parisienne, le regret éternel d’un monde fini, qu’ils sont les seuls à vouloir ressusciter.
J’ai l’impression d’en avoir croisé quelques uns dans Le Carré (un autre auteur dont les livres font, pour moi, office de foyer). Des hommes déracinés, parlant 6 langues, et jouant un triple jeu pour le compte du MI6.
Bon, après, je trouve que le livre de Carrère est pas ouf.
C’est finalement un récit de famille assez plat. Suivre la vie de ses parents, leur relation problématique, le succès de sa mère qui est dure mais pas si méchante, c’est pas hyper intéressant. Carrère écrit super bien, mais il fait ce truc agaçant de s’adresser en permanence au lecteur (”comme je vous l’avais raconté au début du livre…”), c’est franchement pénible.
Des passages intéressants sur l’histoire russe et le bolchevisme :
“Je me rappelle aussi, malgré l’ivresse, une discussion sur les mots menchevik et bolchevik - tous deux inventés par les bolcheviks. Alors qu’ils n’étaient qu’un petit groupe, farouchement ennemis de la démocratie, les fidèles de Lénine se sont autoproclamés bolcheviks, qui veut dire majoritaire. Et les sociaux-démocrates comme Vano, grâce à qui la Russie aurait pu évoluer vers une société acceptable, ils les ont désignés comme mencheviks, minoritaires, alors qu’ils étaient beaucoup plus nombreux. C’est une constante de la pensée soviétique, m’expliquait Montefiore, c’est peut-être même le cœur du logiciel soviétique, depuis sa naissance, de nommer les choses au rebours exact de leur réalité et de faire vivre les gens dans un univers de mensonge sans limite ni repère, d’inversion généralisée.”
Une citation d'Orwell : “Lénine n’a pas instauré une dictature pour sauver la Révolution, il a fait la Révolution pour instaurer une dictature.” (je me suis dit qu’il fallait que je continue à lire Orwell, une vraie boussole)
La position politique de Carrère est toujours assez médiocre, mais cette citation est bien :
“Françoise Sagan, à qui on ne pense pas spontanément comme à une philosophe politique, a dit un jour que la différence entre la droite et la gauche, c’est que la droite dit : “il y a de l’injustice, et c’est inévitable”, et la gauche : “Il y a de l’injustice, et c’est insupportable”. J’ai beau chercher, je ne trouve pas de meilleure définition.”
Sur la joie :
“Ainsi voit-on la vie “aux heures de joie robuste, bien éveillé sur la plus haute terrasse de la conscience”. Nabokov a passé sa vie sur cette terrasse. Il y a joui d’un bonheur extatique, imprenable, indépendant des tribulations, du haut duquel - c’est sa limite - il toisait sans douceur les petites et grandes misères où s’empêtraient les gens moins doués que lui.”
Sur l’Unheimliche :
“La Roumanie, au printemps 1990, m’est apparue comme un véritable empire du mensonge, le Disneyland de ce que Freud a appelé l’Unheimliche, et qu’on traduit par “l’inquiétante étrangeté” : cette impression qu’on peut avoir en rêve mais aussi, quelquefois, dans la réalité, que ce qu’on a en face de soi et qui semble familier est en fait étranger, monstrueusement hostile et dangereux.”
Enfin, une grande joie de lecteur : Carrère évoque un concept, le dialogisme, que je venais de croiser chez Senett. C’est comme si l’univers m’envoyait un signe, juste pour moi, comme lorsque je vois s’afficher 22h22 sur mon téléphone : une impression d’ordre et de bénédiction.
“Ce que le théoricien de la littérature Mikhaïl Bakhtine a défini dans les années vingt sous le nom de dialogisme : cette façon de laisser se déployer des voix contradictoires sans laisser à personne le privilège, fasciste ou kitsch, du dernier mot. Est-ce que ce n’est pas le contraire de l’idéologie, ça ? Est-ce que ce n’est pas le triomphe de la complexité ?”

21 septembre 2025 : La Danse de l’eau de Ta-Nehisi Coates (2020)
Je poursuis avec Coates et ce roman, très chouette. L’histoire d’un jeune garçon, esclave en Virginie et qui découvre qu’il a un pouvoir. Je n’ai pas trop l’habitude de la littérature contemporaine. J’ai trouvé ce livre peut-être un peu trop explicatif, mais néanmoins très réussi. Comme souvent, je connaissais vaguement l’histoire de l’esclavage étatsunien : le commerce triangulaire, les colonies britannique, la guerre de Sécession… Mais c’est autre chose de voir la réalité esclavagiste à hauteur d’homme, de femme, d’enfant.
On voit aussi la vie des maîtres, qu’il appelle les Distingués (par opposition aux Asservis, les esclaves et aux Inférieurs, les blancs pauvres) :
“Les Distingués, par exemple, ne s’intéressaient pas à la vie intime de leurs “gens”. Ils connaissaient nos noms, et ils connaissaient nos parents. Mais ils ne nous connaissaient pas, car cette ignorance était essentielle à leur pouvoir. Pour vendre un enfant sous les yeux de sa propre mère, il est indispensable que vous en sachiez le moins possible sur cette mère. Pour dénuder un homme, le condamner à être battu, flagellé puis aspergé d’eau salée, vous ne devez pas ressentir ce que vous ressentez pour vos proches. Vous ne devez pas pouvoir vous identifier à lui, de peur que votre main n’hésite ; or votre main ne doit jamais hésiter, car à la moindre hésitation de votre part, les Asservis comprendront que vous les prenez en considération, et que vous avez conscience de ce que vous faites. Ce moment de compréhension profonde serait votre perte, parce que vous ne pourriez plus dès lors faire respecter votre autorité.”
Coates décrit aussi l’impact énorme du système esclavagiste sur les liens familiaux :
“ - Imagine un peu. Moi et tous les autres, tous mes frères et sœurs, amenés là-bas et vendus. Tu te rends compte que je les ai jamais revus? J’ai tout essayé pour les retrouver. Mais ils sont si nombreux à avoir disparu, Hi. Comme de l’eau entre mes doigts. Disparus.”
Et la perspective des afro-américain, où on ressent à quel point les États du Sud ne sont pas synonymes de vieilles familles aux traditions éprouvées, de gentilhommes et de jeunes filles qui s’ennuient en se défonçant au laudanum, mais plutôt… de film d’horreur :
“De là, il s’enfoncerait au cœur des terres esclavagistes, jusqu’au fond du cercueil - Florence, en Alabama-..”
Un système global qu’on perçoit dans ses subtilités, ses impacts concrets, émotionnels :
“Je pris la mesure, comme jamais auparavant, de l’ampleur de ce crime, du caractère absolu de cette spoliation - les petits instants précieux, la tendresse, les querelles et les corrections, tout avait été volé à ces gens, afin que d’autres hommes, tels que mon père, puissent vivre comme des dieux.”

11 octobre 2025 : The Happiness hypothesis de Jonathan Haidt (2006)
Un chouette livre. La promesse est géniale : un professeur de psychologie propose de confronter ce que disent les sagesses anciennes avec les résultats de la recherche récente en psychologie sociale. Je l’ai lu en anglais, peut-être un peu vite, donc je n’ai pas tout retenu.
J’ai notamment apprécié son chapitre sur le développement des vertus.
- La métaphore centrale du livre est celle du cornac et de l’éléphant, largement reprise (j’en avais fait un article ici). Notre esprit rationnel est comme le cornac sur le dos de l’éléphant qui représente nos émotions. Son contrôle est limité !
- On a eu tendance à considérer récemment la morale comme une capacité à faire des choix justes. On a produit toute une littérature utilitariste sur le sujet. Mais c’est à côté de la plaque pour ce qui consiste à vivre. Les anciens proposaient plutôt une approche faite de maxime et de role model. Il s’agit de travailler sa vertu !
- La vertu repose sur l’entraînement et les habitudes, plutôt que le savoir factuel. Il s’agit de bosser la répétition, plutôt que la logique, pour entraîner l’éléphant à faire de bons choix et non d'aider le cornac à faire de meilleurs calculs !
“Like the ancients, [ben franklin] had a thicker, richer notion of virtues as a garden of excellence that a person cultivates to become more effective and appealing to others”
“Trying to make children behave ethically by teaching them to reason well is like trying to make a dog happy by wagging its tail. It gets causality backwards.”
Autres apprentissages :
- Les gens altruistes sont plus heureux
- La capacité à être heureux est largement un héritage génétique
- Un des meilleurs prédicteurs de la santé d’un quartier, c’est le degré auquel les adultes répondent aux mauvais comportements des enfants des autres

11 octobre 2025 : So Late in the day de Claire Keegan (2023)
Un très beau petit roman (une novella ?), une histoire très ordinaire de la misogynie, du manque d’empathie et de capacité à s’engager des hommes.

21 octobre 2025 : Les Arpenteurs de Kim Zupan (2014)
Un super roman que m’a conseillé Marc Savard. C’est un livre sur la relation entre un flic et un prisonnier à tendance légèrement psychopathe. Un livre sur l’insomnie, sur les liens étranges qui peuvent se créer entre des gens que rien ne réunit a priori. C’est très américain. Ça m’a fait penser à Cormac McCarthy en moins hardcore. On retrouve cette idée, très présente dans la littérature étatsunienne, que les paysages font les hommes. L’agriculture, les espaces immenses, les tempêtes. Pas la psychologie ou l’héritage, comme chez nous. C’est américain, aussi, dans le lien à la violence. C’est très violent.
Bref, top.

1er novembre 2025 : Une approche fractale des marchés de Benoit Mandelbrot et Richard L. Hudson (2005)
J’ai piqué ce livre dans un espace de location de salle de réunion assez luxe. Ça m’énerve, quand des lieux utilisent les bouquins comme objet de déco. Ça se voit qu’ils ont été récupérés par paquet et choisis pour la couleur de leur tranche… Bref, je me suis senti autorisé à voler celui-ci, que, je pense, personne là-bas n’allait lire.
Je connaissais Mandelbrot parce que c’est une des inspirations majeures de Nassim Taleb, que j’adore. J’ai vu que c’était un livre de vulgarisation sur les théories mathématiques derrière les instruments financiers actuels. Ça se lit plutôt bien et ça m’a rappelé des souvenirs d’école de commerce. C'est intéressant notamment du faire de la personnalité de Mandelbrot, juif d’Europe de l’Est qui a déménagé en France avant la guerre, puis longtemps vécu aux US. Insensible aux courants de pensée et aux modes, il a toujours poursuivi son chemin, sa curiosité, avec une intelligence hors norme
Son raisonnement (avec mes mots, rapide et maladroit) :
- Sa curiosité naturelle et sa passion des formes l’a mené à s’interroger sur le fonctionnement des marchés financiers, avec une question : comment bien modéliser l’évolution des différents cours de bourse. Il a d’abord été fasciné par les graphiques des cours du coton dans l’histoire.
- Son point clé : on suppose, dans tous les modèles financiers actuels, que la répartition des variations (graphique qui répartit les cas possibles selon leur fréquence) des cours de bourse suit une loi normale, en cloche. Comme lorsqu’on joue à pile ou face pendant longtemps, les cas extrêmes de déviation par rapport à la moyenne (pile dans 50 % des cas) sont très rapidement très rares. Or, il s’avère que cette hypothèse est absurde, puisqu’elle amène à considérer le risque de variation abrupte ou de crises comme quasi nulle.
- Or, les krachs, les crises, arrivent souvent ! Et les queues de distribution épaisse (fat tails) sont monnaie courante (c’est à dire qu’il existe des événements rares mais avec un fort impact).
- Il faut considérer que le lancer de dés et les gaussiennes ne sont pas adaptés, et imaginer plutôt un tireur à l’arc avec les yeux bandés qui répète son geste : les écarts à la moyenne vont être importants et des tirs peuvent être vraiment vraiment loin de la moyenne ! Une seule flèche peut tout changer (là où un énième lancer de pièce ne changera rien).
- Il propose donc une autre approche, basée sur ce qu’il va appeler les fractales, qui consiste à observer que si on modélise les cours avec des lois de puissance (exemple : la répartition des richesses au niveau mondial, où un individu comme Musk peut faire varier la moyenne globale), alors les formes de variations des cours se répètent à différentes échelles et ont donc une forme fractale (comme par exemple la côte de la Bretagne ou un chou romanesco… si on zoome, on voit la même forme)
Ce rapport au hasard a beaucoup d’implications, très bien décrites par Taleb : considérer qu’on ne comprend pas entièrement le risque, être vigilant aux grandes crises (qui font et défont les fortunes), se méfier des modèles, bien identifier à quel type de hasard on fait face (sage, ou sauvage ?)…

1er novembre : Les Ingénieurs du chaos de Giuliano da Empoli
Un petit livre très intéressant qui fait de la science politique à l’heure d’internet. En suivant l’histoire du mouvement 5 étoiles, que je ne connaissais pas du tout, da Empoli montre que le numérique est devenu une force incroyable qui peut faire basculer les démocraties.
Le mouvement 5 étoiles, c’est l’alliance de Beppe Grillo, un comique devenu blogueur extrêmement suivi, et de Gianroberto Casaleggio, un entrepreneur spécialiste du marketing digital. Casaleggio recrute Grillo et parvient à créer une force politique qui finira par gouverner l’Italie.
Quelques points :
- On est encore ici dans l’application des mathématiques aux affaires humaines, comme dans le cas de Mandelbrot, avec une réflexion sur le pouvoir que donne la capacité à modéliser et à traiter d’énormes volumes de données.
- Les mouvement populistes appliquent la recette des fascistes : une logique attrape-tout, qui est particulièrement compatible avec le ciblage permis par les réseaux sociaux, c’est ce qui a fait le succès des partisans du Brexit.
- La puissance et le danger des algorithmes sont un des sujets majeurs de l’époque, comme l’a montré Arthur Grimonpont dans son livre Algocratie.
- Le rôle d’internet dans l’émergence des mouvements populistes d’extrême droite semble être un constat de plus en plus partagée. Francis Fukuyama y voit même la cause principale de leur succès.
- Il faut donc considérer que l’équation, c’est politique = idée * technologie. Comme Roosevelt s’était appuyé sur les débuts du marketing de masse pour promouvoir le New Deal, les populistes capitalisent sur les réseaux sociaux.
- Alors que faire ? Faut-il utiliser les mêmes outils ? Ou combattre pour changer les règles ?

9 décembre 2025 : Le Prince de Machiavel (1532)
Je ne vais pas prétendre écrire quoi que ce soit d’original sur ce livre, mais ça m’intéressait de le relire pour voir si des choses pouvaient s’appliquer à aujourd’hui.
Tout d’abord, il faut voir le geste de Machiavel et son côté révolutionnaire : c’est le premier à avoir adopté la posture réaliste, et donc décrit les choses non telles qu’on voudrait qu’elles soient, mais telles qu’elles étaient.
Son intention est louable : éclairer le prince pour qu’il gouverne au mieux. Mais il a fréquenté la politique de près (il a même été torturé) et beaucoup lu les anciens : il sait que ce ne sont pas les bons sentiments qui permettent d’atteindre la félicité dans la cité.
Au contraire, il propose d’analyser et de décrypter comment fonctionne le pouvoir. Considéré comme une matière en soi : le prendre, l’administrer, le conserver. Il donne un certain nombre de règles, froidement, qui doivent permettre de faire les choix justes.
Quelques passages choisis sur l’âme humaine notamment :
“c’est que les hommes changent volontiers de maître, pensant rencontrer mieux”
“Par où il faut noter que les hommes se doivent ou caresser ou occire ; car ils se vengent des légères injures, des grandes ils ne le peuvent : mais le tort qui se fait à un homme doit être fait tel qu’on ne craigne point sa vengeance”
“une guerre ne se peut éviter, mais seulement se diffère à l’avantage d’autrui”
“D’où se peut tirer une règle générale qui ne trompe jamais, ou rarement, c’est que celui qui fait la puissance d’un autre fait en même temps sa propre ruine. Car cette puissance, il l’a faite par ruse ou par force et la ruse comme la force est suspecte à qui est devenu puissant.”
“Et il faut penser qu’il n’y a chose à traiter plus pénible, à réussir plus douteuse, ni à animer plus dangereuse, que de s’aventurer à introduire de nouvelles institutions ; car celui qui les introduit a pour ennemis tous ceux qui profitent de l’ordre ancien, et n’a que des défenseurs bien tièdes en ceux qui profiteraient du nouveau.”
“Car il faut faire tout le mal d’un coup afin que moins longtemps le goûtant, il semble moins amer, et le bien petit à petit afin qu’on le savoure mieux”
Je crois que ce sont des leçons essentielles à intégrer lorsqu’on se pense progressiste, pour éviter que les vœux pieux se transforment en défaite ou en cauchemar.

23 novembre 2025 : Martin Eden de Jack London (1909)
Franchement pas ouf. C’est étonnant cette capacité de certains auteurs hommes (et qui se veulent assez virils) d’être à ce point en kiff sur leur personnage. Je n’ai pas compté, mais je crois qu’on a une dizaine de mentions des muscles de Martin Eden, d’à quel point il est bien gaulé (en plus d’être incroyablement intelligent, et hyper badass, et en plus c’est un putain de bosseur). Ça me fait penser à la passion de Kessel pour Mermoz (lu en janvier 2022) qui avait au moins le mérite d’être dirigée vers quelqu’un d’autre. Là, London nous fait un auto-portrait fictionnel, en mode génie romantique, avec de très nombreuses répétitions, et un finish ouin ouin franchement discutable. Je passe sur le fait que le personnage féminin est caractérisé par son intelligence limitée, son rapport au monde distant, son conservatisme et son côté diaphane, là où le héro a tout bon. Je pense qu’à notre époque, on aurait diagnostiqué le Martin comme neuro-atypique sévère…

30 novembre 2025 : Le Climat est un sport de combat de Laurent Tubiana et Emmanuel Guérin (2025)
Un petit livre très intéressant qui retrace les dernières décennies de négociations internationales sur le climat, par les artisans de l'accord de Paris.
J'en retiens quelques points :
L'importance du design (ils parlent de chorégraphie) dans la façon dont se déroule une COP. A Copenhague, les dirigeants sont intervenus à la fin (et ça a été un fiasco). A Paris, ils sont intervenus au début. En tant que facilitateur, c'est passionnant !
“Le dénouement même nous a fait réfléchir aussi - et nous en tirerons les leçons à Paris - sur le renversement nécessaire de cette scénographie inutilement dramatique et finalement inefficace. Il vaut mieux l’impulsion politique des chefs d’État au début plutôt qu’à la fin, il faut maintenir la prééminence du multilatéralisme sur le club des puissants - les 192 à la fin plutôt que le groupe des 30 chefs d’État.”
“Ces chefs d’Etat, dans notre version de la chorégraphie, sont là pour donner une impulsion politique et faire en sorte que l’absence d’accord ne soit pas une option. Leurs ministres et négociateurs sont, eux, présents pour trouver la réponse au “comment” : comment parvenir à un accord, étant donné l’empilement des lignes rouges, des positions et des intérêts largement divergents.”
Les méchants, c'est pas compliqué, c'est le lobby des fossiles (voire ce que raconte Michael Mann aussi, d'une façon limpide, dans ce podcast par exemple) :
“En effet, après une phase de déni - “le changement climatique n’existe pas” -, puis de doute savamment orchestré - “le changement climatique n’est pas si grave, et réduire les émissions coûte très cher” -, le lobby des énergies fossiles est passé à une autre forme de communication : reprendre les mots et les objectifs mêmes des activités du climat pour les absorber, les vider de leur sens, et ainsi se réapproprier ce qui fait le nerf de la guerre, l’information et la communication.”
Cela me fait aussi penser à une séquence, dans le livre Le Déluge lu plus tôt cette année, où les industries polluantes se nomment le Green New Deal dans un renversement orwellien !
L'importance de la forme des accords et la technicité du choix des mécanisme de renforcement de ceux-ci :
“Or les accords internationaux qui prévoient des sanctions ne sont pas toujours les plus efficaces. Certes, la menace de sanctions peut s’avérer un levier puissant. Mais, à l’inverse, plus le niveau des sanctions prévues est élevé, plus les pays ont intérêt, au moment de négocier l’accord, à s’engager a minima pour ne pas courir le risque d’être sanctionnés, au cas où ils ne tiendraient pas leurs objectifs.”
“C’est pour cette raison que les régimes de sanctions sont, d’une manière générale, plus pertinents dans les négociations qui tentent de maintenir le statu quo - par exemple, la non-prolifération nucléaire - que dans les négociations qui cherchent au contraire à induire du changement - par exemple, transformer l’économie pour atteindre zéro émission de gaz à effet de serre.”
Sur la fin du livre, ils citent un travail de l'Institut Destin Commun qui dit que ce sont les valeurs des personnes (plus que le socio-démo) qui prédisent l'attitude par rapport aux politiques climatiques. 6 familles sont identifiées, à qui il faut parler de façon différente (pour reprendre les stratégie de segmentation mentionnées par da Empoli ?) :
- les libéraux optimistes (11%) : croit dans le danger, mais ne pensent pas nécessaire de changer le modèle pour y répondre - il faut parler d’opportunités économiques
- les militants désabusés (12%) : engagés mais pessimistes
- les attentistes (16%) : les plus jeunes, éloignés, difficiles à mobiliser
- les stabilisateurs (19%) : centre de l’échiquier
- les identitaires (20%) : ceux qui s’opposent le plus clairement aux politiques climatiques
- les laissés pour compte (22%) : conscients mais leur problème de pouvoir d’achat l’emporte sur le reste ; ils perçoivent les politiques climatiques comme injustes - il faut parler de justice sociale

7 décembre 2025 : La Ferme des animaux de George Orwell (1945)
C’est vraiment génial ! Il est trop fort Orwell… Ça a toute la force du conte, le détour par les animaux dit des choses incroyables sur les humains et nos façons de faire de la politique. Le côté implacable de cette révolution qui se transforme en dictature ploutocratique serait délectable s'il n’y avait pas quelque chose de très triste et inquiétant aussi dans cette histoire.

27 décembre 2025 : Contour de Rachel Cusk (2022)
Les premières pages sont un choc. Ça ne ressemble à rien de ce que j’ai pu lire. Une femme, dans un avion, discute avec un homme. Mais (et cela va être la marque de fabrique des 3 livres de ce recueil), la conversation est directement extrêmement dense. Ou plutôt, le monologue de l’homme. Car la narratrice, qui va ainsi se retrouver à faire parler de nombreux personnages incroyables, intervient très peu. On voit parfois qu’une phrase, citée comme une réflexion, est en fait une question qu’elle pose, ou une remarque qu’elle fait à la personne en face. Dès le début donc, l’envie de tout souligner, tant le propos parait profond, pertinent. On a l’impression que chaque page, ou presque, comporte une leçon de vie.
Au bout d’un moment, on s’habitue, mais la forme reste marquante. Pas de récit, pas d’arc narratif particulier, pas de trame. Des rencontres. Des gens qui se retrouvent à partager des choses d’une profondeur incroyable. Les détails sont d’une puissance rare. La narratrice anime un atelier d’écriture et elle demande à chaque participant de partager un détail vu sur le chemin. Cela donne lieu à des développements incroyables. Comme quoi, la littérature, ça peut être beaucoup de chose.
Il y aurait finalement quelque chose à dire sur cet effacement et cette lumière crue portée sur les autres. Ça ressemble à Knaussgaard (lu en avril et août 2018, en septembre 2020, en octobre 2024) dans l’intense précision, les détails qui sont majeurs, sauf que la focale est entièrement tournée vers l’extérieur.
Voilà, c'est fini pour 2025 !
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